mardi 9 juin 2020

La science est-elle objective ? (1) Valeurs et paradigmes

"La science est objective. Les théories scientifiques sont moralement neutres, ni bonnes ni mauvaises : seul ce qu'on en fait est bon ou mauvais. Il faut différencier science et technologie. La science pure, contrairement à la technologie, cherche seulement à donner des faits, à décrire ou comprendre le monde de manière désintéressée, pas à le changer. Refuser d'accepter les résultats scientifiques pour des raisons morales est irrationnel. Refuser de faire des recherches sur un sujet quelconque pour des raisons morales est également irrationnel : on ne perd rien à savoir la vérité."
Vous vous reconnaissez peut-être dans ce type de discours. Ce sont des idées assez répandues, en particulier chez les défenseurs de la rationalité scientifique. En face d'eux certains diront :
"Une théorie scientifique n'est qu'une façon de voir le monde parmi d'autres. Il n'y a pas de distinction tranchée entre science et technologie. La science est politique, idéologique, elle n'est jamais neutre. Les théories scientifiques sont des constructions sociales. Les résultats scientifiques ne correspondent pas à une vérité absolue, mais à une perspective socialement située. Il n'y a pas de faits absolus. Il convient d'évaluer sous un angle moral la recherche scientifique."
"Post-modernes ! Relativistes !" S'écrieront les premiers (quand ils savent rester polis). "Scientistes !" Répondront les seconds. Si vous fréquentez un peu les réseaux sociaux, il ne vous sera pas difficile d'imaginer que cela donne lieu à des débats houleux, parfois initiés par l'actualité politique ou scientifique.

Je vous propose ici de prendre un peu de recul et de réfléchir à ces questions de manière dépassionnée, du moins tant que faire se peut, en évitant de caricaturer l'un ou l'autre des partis.

Commençons par bien poser la question. Ce qui est en cause dans ces débats, c'est finalement le rapport entre la science et les valeurs, en particulier les valeurs politiques, culturelles et morales. Le précédent billet de ce blog concernait justement la bonne manière de comprendre ces valeurs dans un cadre philosophique générale. Quand il est question des sciences en particulier, on peut se demander :

  • est-ce que la science théorique devrait idéalement être neutre vis-à-vis des valeurs morales et culturelles, comme semblent l'affirmer les défenseurs de la rationalité ? Est-ce désirable ? Et "neutre" en quel sens exactement ?
  • si tel est le cas, à quel point atteint-elle cet objectif en pratique ? Cet objectif de neutralité est-il vraiment atteignable ou est-ce illusoire ?
(Remarquez au passage que la première question revêt un aspect paradoxal. Quand on dit que la science "devrait" être neutre, on émet un jugement de valeurs, non ? Devrait... Par rapport à quoi ? À certaines valeurs sans doute ? Nous verrons plus loin comment résoudre ce paradoxe)

Voilà donc sur quoi porte le débat. Et l'on peut comprendre qu'il soit parfois houleux, car l'enjeu est important : il s'agit, entre autre, de différencier la science des autres activités humaines, d'évaluer sa place dans la société, son autonomie et l'autorité qu'elle devrait avoir sur les prises de décision collectives, de différencier science théorique et appliquée, de savoir à quel point une pluralité d'approches est possible en science, etc. Il serait difficile de résumer tout ça en un court article. Je vais donc le faire en deux articles... Sans prétendre à l'exhaustivité, bien sûr.

Dans ce premier volet, je vous propose d'examiner l'origine historique du débat chez les philosophes. En effet, la remise en question de la rationalité scientifique n'est pas seulement le fait d'illuminés pétris de biais cognitifs ou dépourvus de culture suffisante pour apprécier l'indéniable supériorité de la méthode scientifique. Elle est aussi le fait d'universitaires qui ont beaucoup réfléchi à ces questions. Alors, pourquoi certains remettent-ils en question l'objectivité des sciences ?

La sous détermination

Les idées formulées en introduction de cet article, à propos de l'objectivité de la méthode scientifique, de la rationalité, etc., correspondent en fait à une vision traditionnelle de la science qui n'était pas vraiment questionnée jusqu'à il y a peu, ou en tout cas pas de la manière dont on le fait aujourd'hui.

À l'appui de cette approche rationnelle, commençons par remarquer qu'une caractéristique indéniable des sciences est qu'elles cherchent à confronter les hypothèses à l'expérience de manière systématique. On peut penser que cet aspect est le garant de leur objectivité : si vous êtes en désaccord sur une hypothèse, eh bien proposez une hypothèse concurrente et faisons une expérience, nous verrons bien qui a raison ! Il faut bien sûr que les hypothèses soient clairement formulées pour pouvoir les comparer, mais le recours aux mathématiques, qui caractérise également une grande partie des sciences, permet d'éviter l'ambiguïté, voire de quantifier le succès.

Voilà donc la recette du succès : formalisation et expérimentation. C'était en gros la façon dominante de voir les choses en philosophie des sciences jusqu'au milieu du 20e siècle (voir l'article sur l'empirisme logique). Alors, que s'est-il passé depuis ? Eh bien cette idée est malheureusement un peu simpliste, et les empiristes logiques furent d'ailleurs les premiers à le remarquer et à affiner leurs thèses en conséquence.

La principale raison à cela est qu'une hypothèse n'est pas en générale suffisante pour faire des prédictions. Prenez par exemple la théorie gravitationnelle de Newton : pouvez-vous prédire le mouvement des planètes grâce à elle ? Certainement.... si vous savez exactement combien de planètes se trouvent dans le système solaire et quelles sont leurs masses et leurs positions initiales. La théorie ne fait de prédictions que par l'intermédiaire d'un modèle, et ce modèle intègre forcément des hypothèses particulières sur le monde qui ne dérivent pas de la théorie elle-même.

Dans le cas du mouvement des planètes on peut penser que ces hypothèses auxiliaires, notamment la présence de planètes, sont elles même vérifiables par des observations, mais ce n'est pas toujours forcément le cas. Les scientifiques ont bien postulé l'existence d'une planète entre Mercure et le soleil, puis d'une ceinture d'astéroïdes, sans les avoir observés, ceci pour expliquer la trajectoire de Mercure qui ne correspondait pas parfaitement à la théorie de Newton. Aujourd'hui ils postulent l'existence d'une "matière noire" qui n'est pas directement observable pour expliquer différents phénomènes. De manière générale, l'application d'une théorie pour faire des prédictions permet une certaine flexibilité dans la construction de modèles, ce qui contredit l'idée que les observations permettent toujours de réfuter directement la théorie. Au mieux, elles réfutent un modèle de la théorie.

Mais ce n'est pas tout. Pour vérifier que les prédictions de notre modèle sont correctes, il faut également faire des observations, à l'aide d'un télescope par exemple. Mais qu'est-ce qui vous garantit que le télescope est fiable ? Encore une fois, la vérification expérimentale s'accompagne d'hypothèses auxiliaires concernant le fonctionnement de nos appareils de mesure et la présence ou non de facteurs qui pourraient perturber les mesures (comme l'atmosphère terrestre pour l'observation des planètes). Le cas du télescope est relativement peu complexe par rapport à d'autres moyens de mesure qui s'appuient sur de nombreuses théories et hypothèses (voir l'article de ce blog sur l'observation scientifique).

Ce qui est vrai de la physique l'est également d'autres disciplines, et d'autant plus que l'expérimentation n'est pas toujours aussi évidente qu'en physique et que d'autres méthodes sont utilisées.

Certaines des hypothèses auxiliaires impliquées dans la vérification d'une théorie sont méthodologiques plutôt que réellement théoriques : on considère que telle ou telle méthode est fiable, par exemple une méthode statistique pour distinguer le signal du bruit dans les mesures. D'autres relèvent d'un savoir-faire qui n'est pas forcément écrit noir sur blanc sous forme de théories : comment bien utiliser un microscope, comment reconnaître une bactérie au microscope... Ceci peut rendre difficile la reproduction des résultats par des équipes différentes. Et d'autres encore relèvent du "bon sens", par exemple que les planètes ne disparaissent pas quand on cesse de les observer, que nos sens sont relativement fiables, que la longueur des cheveux de l'expérimentateur n'influence pas le résultat d'une observation, etc. Il y a toujours un arrière plan de présupposés plus ou moins métaphysiques qui ne sont pas vraiment remis en question lors d'une expérience. Une hypothèse est donc toujours testée "dans un cadre".

De nouveau, cela remet en question l'idée que les observations répondent simplement "oui" ou "non" à une question théorique. Lors d'une expérience ratée, il est toujours possible d'incriminer une hypothèse auxiliaire plutôt que la théorie elle même, c'est à dire ce remettre en question le cadre dans lequel l'hypothèse est testée. Pour cette raison, une expérience ou une observation n'est jamais suffisante pour rejeter une théorie. L'histoire des sciences l'atteste (l'anomalie dans la trajectoire de Mercure n'a jamais constitué une raison de rejeter la théorie de Newton, et ce n'est pas ce qui a motivé l'introduction de la théorie de la relativité). On parle à ce sujet de sous-détermination par l'expérience.

Un problème de circularité ?

Je vous suggérais plus tôt, en cas de désaccord théorique, de simplement tester des hypothèses concurrentes pour voir qui a raison. Vous devez voir maintenant que vous risquez d'être confronté à un problème : votre concurrent pourra toujours avancer de nouvelles hypothèses auxiliaires pour "sauver" sa théorie en cas d'échec, ou bien remettre en question des hypothèses existantes.

Fort bien, me direz-vous, mais nous pouvons aussi tester ces hypothèses auxiliaires. Après tout les scientifiques arrivent généralement à se décider de manière concluante sur leurs hypothèses. Ils vérifient le bon fonctionnement de leurs appareils de mesure en cas de doute, ils procèdent à un calibrage avant une expérience, par exemple. Ils ont essayé d'observer cette fameuse planète entre Mercure et le soleil, sans succès. Toutes ces remises en question doivent bien s'arrêter quelque part.

Cependant, il n'y a d'une part aucune de garantie à cela, en particulier si certaines hypothèses ne sont pas vraiment vérifiables, et d'autre part il existe un problème peut-être plus sournois contre l'idée qu'il suffit de comparer les prédictions des théories pour les départager qui tient à ce qu'il y a une forme de circularité dans la vérification empirique.

Revenons sur ce dont nous avons besoin pour prédire le mouvement des planètes à partir de la théorie de Newton : connaître leur position initiale et leur masse, ainsi que (surtout) la masse du soleil. Et comment connaître la masse des planètes et du soleil ? Eh bien, grâce à la théorie de Newton, pardi ! La période de rotation des planètes en fonction de leur distance du soleil nous renseigne directement sur la masse du soleil à partir d'un simple calcul (du moins si l'on suppose qu'elle est bien supérieure à celle des planètes). Et une fois que nous avons la masse du soleil, nous pouvons prédire la trajectoire des planètes en fonction de leur distance du soleil. Mais n'est-ce pas un peu circulaire ? Le calcul initial présuppose que la théorie de Newton est vraie. Nos hypothèses auxiliaires, celles qu'on utilise pour tester la théorie, dépendent donc de la théorie elle même.

Cette circularité n'est pas forcément complète, car il se trouve que le rapport entre distance du soleil et période de rotation d'un corps céleste donne un résultat cohérent pour toutes les planètes, astéroïdes ou comètes qu'on a pu observer. Que l'on calcule la masse du soleil en observant Mars ou Jupiter, le résultat est le même. C'est une bonne chose. Ça aurait pu ne pas être le cas, et alors on aurait pu dire que la théorie de Newton est fausse (du moins en acceptant un certains nombre d'hypothèses auxiliaires). Mais la circularité dans ce calcul est bien présente, ce qui nous empêche d'affirmer avec certitude que la théorie de Newton est vraie. Au mieux, on peut dire qu'elle rend bien compte des phénomènes, ou qu'elle est cohérente avec nos observations. Mais c'est insuffisant pour affirmer qu'elle est vraie : cette circularité dans la vérification expérimentale implique que la théorie n'est pas strictement déduite des observations, et qu'elle n'est pas même une simple généralisation de régularités observées. Elle va au delà : elle explique ces régularités par des postulats invérifiables (des forces, des masses, des lois), et rien n'exclut, en principe, qu'une théorie alternative rende aussi bien compte des mêmes phénomènes en faisant des postulats différents.

Ce problème de circularité concerne également les hypothèses à propos de nos instruments d'observation. Par exemple, le fait qu'un thermomètre mesure bien la température présuppose les lois de la thermodynamique (la dilatation du mercure sous l'effet de la chaleur), et les lois de la thermodynamique sont elles-mêmes vérifiées en mesurant la température... à l'aide de thermomètres !

Comment donc, la thermodynamique ne fait que se vérifier par elle-même ? Eh bien de nouveau, la circularité n'est pas complète, et le fait que les mesures à l'aide d'un thermomètre soient reproductibles de manière stable ou qu'on puisse obtenir les mêmes résultats en utilisant des types de thermomètres différents reste un constat important pour la validité de la théorie. Mais cette circularité est bien présente. En une certaine mesure, nos observations lors d'une expérience (le fait d'appeler l'affichage d'un thermomètre "température") sont interprétées à la lumière de la théorie elle même, et rien n'exclut, en principe, qu'une théorie différente, interprétant les mesures différemment, soit tout aussi efficace.

Simple possibilité logique, me direz-vous, mais pas de quoi s'inquiéter en pratique ? En fait ce doute est loin d'être infondé. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder l'histoire des sciences. Au 19e siècle, il pouvait paraître inimaginable qu'une théorie différente de celle de Newton puisse rendre compte avec le même succès de tous les phénomènes. Et pourtant, la mécanique de Newton a fini par être remplacée par la théorie de la relativité qui explique aussi bien le mouvement des planètes.

Si l'on prend en compte les remarques précédentes, on peut envisager que ce problème de circularité dans la confirmation va bien au delà du choix des théories mais qu'ils concerne aussi l'ensemble des hypothèses auxiliaires, qu'elles soient de bon sens, métaphysiques ou méthodologiques. Après tout, la théorie de la relativité a largement consisté en une remise en question des hypothèses "de bon sens" sur lesquelles la théorie de Newton était basée, comme l'idée que la mesure des durées et des distances soit indépendante de notre propre vitesse. On ne peut donc exclure que d'autres théories accompagnées d'autres présupposés métaphysiques, d'autres principes méthodologiques, etc. rendent aussi bien compte du monde d'une manière complètement différente.

(Sur le problème de régression expérimentale, dont nous avons déjà parlé dans l'article sur l'observation scientifique, on peut lire les philosophes Collins et Franklin. L'argument basé sur l'histoire des sciences est proposé notamment par Stanford).

Paradigme et valeurs

Les hypothèses sont toujours testées dans un cadre... Les mesures qui confirment la théorie sont interprétées à la lumière de la théorie elle-même... Que faut-il conclure de tout ça ? Eh bien que la science n'est pas constituée d'hypothèses qu'on vérifie indépendamment les unes des autres par des observations qui répondent "oui" ou "non". C'est plutôt un ensemble d'hypothèses qui s'appuient les unes sur les autres et se renforcent mutuellement, qui prennent place dans un "tout cohérent". Accepter qu'une nouvelle hypothèse est valide revient finalement à tester sa bonne intégration dans ce "tout" à l'aide d'observations.

Ce "tout cohérent" fait de théories, de présupposés métaphysiques ou de bon sens, de principes méthodologiques et de savoir-faire pratique, on l'appelle dans le jargon philosophique un "paradigme". On doit le terme à Kuhn, et selon Kuhn, toutes les remarques précédentes impliquent que le fait d'accepter ou non un paradigme n'est pas un choix entièrement rationnel. En effet, si l'on peut évaluer une hypothèse en observant la manière dont elle s'intègre dans le paradigme, comment évaluer le paradigme lui-même ? Nous l'avons vu, rien n'exclut en principe qu'un autre "tout cohérent" soit tout autant capable de rendre compte de nos observations. Peut-être que tout ne se vaut pas. Il y a sûrement des paradigmes qui ne tiennent pas la route. Mais on ne peut exclure a priori l'idée qu'il y en ait plusieurs plutôt qu'un seul.

Comme remarqué plus haut, l'histoire des sciences semble appuyer cette idée. Kuhn avance ses thèses sur la base d'une analyse des révolutions scientifiques qui changent notre manière de voir le monde : la révolution copernicienne, le passage de la physique d'Aristote à la mécanique newtonienne, celui de la mécanique newtonienne à la relativité et à la mécanique quantique, de l'alchimie à la chimie moderne, l'introduction du darwinisme... Ces révolutions scientifiques n'ont pas lieu par simple correction d'hypothèses sur la base d'observations. Elles nous font passer d'un "tout cohérent" à un autre.

Selon Kuhn, ce passage d'un paradigme à un autre ne peut pas avoir lieu de manière entièrement rationnelle. Il est plutôt de l'ordre de la conversion, un peu comme accepter une religion. En effet, ce qu'on choisit d'observer ou non, la manière dont on interprète ces observations, les hypothèses qu'on juge prometteuses ou non, tout ça dépend du paradigme qu'on adopte. Un paradigme fonctionne un peu comme un filtre, ou comme des cases dans lesquels on fait entrer les phénomènes et les idées. Il en résulte qu'on ne peut vraiment comparer les paradigmes entre eux, et donc qu'on ne peut vraiment parler de progrès lors d'un changement de paradigme. Ce type de changement relèverait en partie de la sociologie, par un exemple d'un changement de génération chez les scientifiques. Or c'est bien le paradigme qui constitue le cadre au sein duquel les hypothèses scientifiques sont validées. Donc l'ensemble des hypothèses scientifiques seraient finalement tributaires de facteurs sociologiques, et ce serait inévitable, puisqu'il faut bien un "cadre" pour évaluer les hypothèses.

Autrement dit, si les observations sont toujours insuffisantes pour strictement confirmer ou infirmer un paradigme, alors le choix de paradigme serait en partie de l'ordre des valeurs adoptées par les scientifiques.

Valeurs épistémiques et contextuelles

Nous y sommes. Les valeurs. Mais quel rapport avec la morale ? Eh bien il n'y en a pas forcément (ou plutôt : c'est là toute la question). Il faut bien voir que pour un philosophe, le terme de "valeur" est plus général que ce qu'on entend dans le sens courant. Il s'agit de quelque chose qui permet d'évaluer autre chose. Une hypothèse peut être bonne ou mauvaise, et donc elle est évaluable. Ce qu'on appelle l'adéquation empirique, c'est à dire le fait pour une hypothèse d'être compatible avec les observations, est aussi, en ce sens, une valeur : c'est un critère pour évaluer si une hypothèse est bonne ou mauvaise. Pourtant ça ne semble pas être à première vue une question morale.

Dire que les valeurs, comprises en ce sens, jouent un rôle en science est une banalité. Un pur rationaliste ne dira pas le contraire. Le débat porte plutôt sur quelles types de valeurs jouent un rôle, et s'il s'agit ou non de valeurs objectives, auxquelles n'importe qui devrait adhérer, du moins s'il est rationnel.

Ce qu'implique la sous détermination par l'expérience, c'est que la cohérence avec les observations ne peut pas être la seule valeur en jeu, puisqu'elle est toujours strictement insuffisante pour accepter ou rejeter une hypothèse. Ça invalide au moins une forme de positivisme naïf. Mais ça ne veut pas forcément dire que les valeurs en jeu sont subjectives ou culturelles. Si l'on tient compte des remarques précédentes, une bonne manière d'articuler ce qu'avancent les défenseurs de la rationalité et de l'objectivité des sciences est la suivante :

  1. il existe deux types de valeurs. Il y a les valeurs épistémiques (ou cognitives) qui sont universellement acceptables, ou encore rationnelles. Elles concernent la "bonne connaissance" et visent le vrai. Et puis il y a les valeurs contextuelles (ou non-cognitives, c'est à dire morales, culturelles, politiques, individuelles) qui ne sont pas aussi universelles que les premières.
  2. dans l'idéal, la sélection des hypothèses et des théories par les scientifiques devrait se faire uniquement suivant des valeurs épistémiques. Il faut éviter que les valeurs contextuelles influencent les résultats des sciences.
  3. il possible en principe de choisir de cette manière les meilleures théories et hypothèses de manière univoque, et la science y parvient relativement bien grâce à des méthodes objectives permettant d'éviter les biais cognitifs. Nos meilleurs théories, celles qui font consensus au sein d'une discipline, sont donc généralement objectivement "bonnes", au moins à un certain degré, et peu influencées par les valeurs contextuelles.
Au passage, nous avons résolu le paradoxe mentionné en introduction. Quand on dit que la science devrait être neutre, on fait certes appel à un jugement de valeur avec ce "devrait". Mais ce n'est pas un problème s'il s'agit d'une valeur épistémique universelle associée à la rationalité. Les membres du camp rationaliste ne se caractérisent pas par leur absence de valeur, mais plutôt par l'idée qu'il existe des valeurs universelles associées à la raison. C'est bien cette thèse qu'il convient de débattre.

Alors quelle est la position de Kuhn dans ce débat ? Eh bien elle est moins radicale qu'on veut parfois le croire (notamment si l'on s'intéresse à la manière dont il est revenu sur ses premières affirmations). Kuhn accepte notamment le point (1): il y a une distinction entre les valeurs épistémiques et contextuelle. Il est lui-même responsable de cette notion de valeur épistémique. Il cite les valeurs épistémiques suivantes : l'adéquation empirique, la simplicité des théories, leur portée explicative (c'est à dire leur capacité à unifier un large ensemble de phénomènes variés), leur cohérence interne ainsi qu'avec d'autres théories bien acceptées et leur fructuosité (leur capacité à générer de nouvelles hypothèses, à inciter à faire de nouvelles expériences, etc). Tout ça n'est pas une question de contexte social. Quelle que soit notre culture, on devrait privilégier les hypothèses simples ou cohérentes, toutes choses égales par ailleurs.

Mais selon Kuhn ces valeurs sont insuffisantes pour sélectionner un paradigme plutôt qu'un autre, parce qu'elles ne vont pas forcément toutes dans le même sens. Ainsi on peut privilégier la simplicité au détriment de la cohérence. En économie, on a pu postuler que les agents sont parfaitement rationnels au détriment de la cohérence avec certains résultats de la psychologie, par exemple, mais ça permet de simplifier les modèles. Ou on peut privilégier la portée explicative au détriment de l'adéquation empirique. Les hypothèses sont toujours plus ou moins approximatives, tout comme les mesures sont imprécises, et une théorie peut renoncer à expliquer la moindre fluctuation expérimentale pour inclure un plus grand nombre de phénomènes. Tout est une question d'équilibre.

Le problème est que différentes communautés scientifiques peuvent avoir des jugements différents sur le bon équilibre. En conséquence, il n'y a pas forcément de raison objective de privilégier un paradigme plutôt qu'un autre. Donc Kuhn nie la thèse (3) de manière assez subtile : certes, les critères d'évaluation des théories sont rationnels, mais le fait d'évaluer les théories suivant des critères rationnels n'est pas suffisant pour garantir l'objectivité lors des choix théoriques.

Le débat contemporain

Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis Kuhn. Ses travaux ont eu un impact important en sciences humaines, où l'on a vu apparaître notamment des programmes de recherche en sociologie des sciences qui s'intéressent aux facteurs sociaux sur la recherche scientifique. Mais si les thèses de Kuhn ont eu cette influence, et si elles sont fondatrices puisqu'elles ont initié une approche historique et sociologique en philosophie des sciences qui manquait jusqu'alors, ainsi que des mouvements critiquant l'objectivité scientifique sur lesquels nous nous pencheront dans le prochain billet, il reste important de noter qu'elles ne font pas toutes l'unanimité chez les philosophes.

Il existe un certain nombre de philosophes qui pensent notamment que la sous-détermination par l'expérience n'est pas un réel problème pour la rationalité scientifique et qu'elle est généralement surévaluée (par exemple Laudan). Voici quelques arguments allant dans ce sens :

  • certes, la vérification expérimentale s'appuie sur des présupposés métaphysiques invérifiables, mais ceux-ci ne sont pas spécifiques aux sciences, ils sont largement partagés en dehors (le monde ne disparaît quand on ferme les yeux, etc). Les doutes métaphysiques sur l'objectivité des théories ne sont pas pertinents pour les sciences en particulier puisqu'ils s'appliquent à toute forme de croyance et à n'importe quelle théorie.
  • les scientifiques savent en général se mettre d'accord sur leurs observations même s'ils travaillent dans des paradigmes différents. Lavoisier et Priestley étaient d'accord pour dire que les souris sous cloche en présence d'une bougie finissent par mourir, même s'ils l'expliquaient différemment (l'un par l'absence d'oxygène et l'autre par la présence de phlogiston). Le fait d'accepter la théorie de la relativité ne change rien à nos croyances sur le nombre de planètes observables et leurs trajectoires dans le ciel.
  • les principes méthodologiques ont fait leur preuve par le passé, c'est pourquoi ils sont acceptés. Ça ne relève pas de valeurs contextuelles.
  • il y a des manières objectives de différencier les hypothèses légitimes des hypothèses ad-hoc qui visent seulement à sauver une théorie. Après l'observation de la déviation de la lumière par le soleil lors d'une éclipse, la théorie de la relativité a été largement acceptée et les scientifiques n'ont pas émis d'hypothèses ad-hoc pour sauver la théorie de Newton.
  • les scientifiques n'ont pas attendu les philosophes pour s'inquiéter des problèmes de circularité entre théorie et observation, et disposent de méthodes pour les résoudre (vérifier la robustesse des résultats en variant les méthodes expérimentales par exemple).
  • en général, il n'est pas si facile de trouver une bonne théorie ou explication pour un phénomène, donc l'idée qu'il y aurait toujours plusieurs explications possibles et que les choix d'hypothèses se feraient sur la base de préférences culturelles semble fausse.
  • on peut rester agnostique vis-à-vis des postulats théoriques mais considérer que les théories sont empiriquement adéquates, ce qui est objectif.
  • même si les changements théoriques sont parfois radicaux, ils s'accompagnent d'un progrès car les nouvelles théories rendent compte des anciennes, et on peut postuler une convergence de nos théories vers plus de correspondance à la réalité, ou au moins vers plus d'adéquation empirique.
Tout ceci n'est pas forcément suffisant pour infirmer l'idée que les théories scientifiques seraient généralement affectée par le contexte social. Certains de ces arguments sont contestables, certaines des remarques faites précédemment restent valides, d'autres arguments peuvent être avancés, et le débat continue. On trouve des philosophes qui remettent en question chacune des thèses (1) à (3) mentionées un peu plus haut: la distinction entre valeur épistémique et contextuelle, l'idée que les sciences devraient être neutres vis-à-vis des valeurs contextuelle, ou l'idée que ce soit un but atteignable, parfois en empruntant des voies plus radicales que celles de Kuhn. Nous nous intéressons à tout ceci dans le prochain billet, et notamment à la fameuse notion de construction sociale...

10 commentaires:

  1. Super billet de blog, vraiment très clair et passionnant, hâte de lire la suite :)

    Je me demandais s'il y avait dans la littérature philosophique une distinction entre les paradigmes "au sein d'une même discipline" (par exemple, la mécanique de Newton et la relativité générale en physique) et les paradigmes entre des disciplines différentes (vous mentionnez l'économie et la psychologie) ?
    En effet, je vois plutôt bien comment on pourrait défendre que la physique a un progrès "objectif" au delà de l'incommensurabilité entre les paradigmes, notamment avec le réalisme structural ou l'externalisme sémantique de Putnam. Mais pour des sciences différentes je trouve ça beaucoup plus compliqué, en particulier parce que cela fait intervenir les notions de réductionnisme et de hiérarchie/complémentarité entre les sciences.

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    1. Merci pour ce commentaire. À ma connaissance on parle plutôt de paradigme au sein d'une discipline, même si pour certain la cohérence avec d'autres disciplines est souhaitable. Après les rapports entre théories peuvent être envisagées en termes de réduction y compris au sein d'une même discipline (réduction de la mécanique de Newton à la relativité), je ne sais pas en quelle mesure ça fait une différence importante... Après je pense qu'il faut bien voir que la notion de paradigme est un peu floue, elle a été critiquée pour ça. Je ne l'ai pas mentionné par souci de simplicité. Il n'est pas évident de savoir ce qui entre dedans ou non. Certains préfèrent parler de programme de recherche (je crois que c'est le terme employé par Lakatos par exemple). J'ai déjà entendu parler de modèles plus hiérarchiques (des programmes inclus dans d'autres) mais je ne trouve plus la référence.

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  2. Ciao Quent,

    des nombreux travaux d'histoire et philosophie des sciences suggèrent que la séparation entre valeur épistémique et contextuelle est elle même historiquement située. P.e. le concept de "objectivité" ne signifie pas la même chose au xix et maintenant, et choisir une descritpion objective ne veut pas dire la même chose à l'époque et miantenant. D'autres suggèrent que certains valeurs constitutifs d'une bonne pratique scientifique (donc épistémiques) étaient vues comme valeurs moraux autrefois, ou bien le contraire. Le terme de "valeur contextuelle" dans ce sens est un peu problématique (il suggère une distinction entre constant à travers le temps où pas, alors que les valeurs épistémiques ne sont pas forcement constants, ils changent seulement plus lentement). Aussi, je cherche des travaux de philosophie analytique un peu hardcore sur cela, et si tu as des suggestions je suis preneur de bonnes lectures.

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    1. Salut merci pour le commentaire ! Je comptais évoquer certains de ces aspects dans le prochain article (à paraître d'ici peu). Sur les valeurs épistémiques il y a plein de choses je ne sais pas vraiment par où commencer... Tu cherches à propos d'une question en particulier ?

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  3. Vraiment très intéressant :)

    Concernant les arguments que tu listes à la fin, je les rejoins tous sauf un : "on peut rester agnostique vis-à-vis des postulats théoriques mais considérer que les théories sont empiriquement adéquates, ce qui est objectif." Ça, ça relève du positivisme : il y a des théories pour lesquelles, si on ne se prononce pas sur autre chose que ce qui est directement observable, ça crée des controverses/débats/incompréhensions sans fin, par exemple en mécanique quantique. Donc ça fait plutôt du mal à la théorie que du bien, par exemple le fait qu'elle puisse récupérée par la mouvance New-Age après parce qu'elle manque de clarté (souvent, les personnes attachées à ce mouvement emploient le mot "quantique" à tort et à travers pour justifier des croyances mystiques ou spiritiques). Le positivisme a l'air d'être un beau projet sur le papier, mais en pratique ça n'a pas l'air de mener à grand-chose...

    Et je voulais aussi revenir sur un deuxième point : l'histoire des présupposés non remis en question dans le cadre d'une expérience. Je sais qu'il y a des personnes qui pensent qu'absolument tout peut interagir avec l'expérience et qu'on ne peut pas rendre compte de ses résultats sans prendre en compte la totalité des éléments de l'univers pouvant rentrer en interaction avec. Et que les scientifiques sont incapables de prouver que la vitesse de rotation de la voie lactée n'affecte pas le nombre de cellules qu'on voit dans notre oculaire de microscope pour les compter par exemple. Sauf que non seulement c'est impossible de prouver qu'une telle vitesse a une influence sur l'expérience, mais en plus c'est impossible de prouver qu'elle n'en a pas (on suppose généralement qu'elle est négligeable). Ce qui me gêne dans ce genre d'affirmations, c'est que généralement celleux qui la défendent ne proposent pas d'alternative. Le seul raisonnement qui pourrait se valoir serait "puisqu'on ne peut pas prendre en compte tout ce qui pourrait interagir avec l'expérience et biaiser les résultats, il est impossible d'avoir une quelconque connaissance, donc il faut arrêter de faire de la science et il n'existe aucun autre moyen d'acquérir de la connaissance." Sauf que la plupart du temps, le raisonnement c'est plutôt "la science ne permet pas de prendre en compte tout ce qui pourrait interagir avec ses expériences et observations donc elle n'est pas fiable pour acquérir de la connaissance", mais ils ne proposent aucune alternative et c'est là que le bât blesse...

    J'espère que j'ai été assez clair ^^

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    1. Merci pour ce commentaire. Sur le premier point je suis en désaccord... Je pense que les interprétations new-age se prononcent justement sur ce qui va au delà des observations, alors que si l'on est cohérent, on ne devrait pas le faire. Sinon je suis plutôt d'accord sur le second point

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  4. Je ne suis pas sûr qu'on se soit compris sur le premier point : justement je défends aussi l'idée qu'il faut se prononcer sur ce qui va au-delà des observations (d'ailleurs, pourquoi "si on est cohérent on ne devrait pas le faire" ?). Peut-être que j'ai confondu le New-Age avec autre chose et que mon exemple n'était pas le bon, ce que je voulais dire c'est que les positivistes (qui ne veulent pas aller au-delà des observations), par leur méthode, posent le problème de la récupération des théories par des mouvances qui leur font dire n'importe quoi et justifient leurs croyances avec. En soi ça ne pose pas spécialement de problème, mais quand il s'agit ensuite d'inventer (dans le cas de la quantique) une unité vibration basée sur rien (le "Bovis") qui justifie à expliquer l'existence des extra-terrestres et vendre des bouquins qui trompent les gens, là je pense que c'est problématique.

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  5. Bonjour,

    Je trouve l'affirmation suivante assez cavalière :

    > Il en résulte qu'on ne peut vraiment comparer les paradigmes entre eux, et donc qu'on ne peut vraiment parler de progrès lors d'un changement de paradigme.

    Pourtant, si la relativité a fini par convaincre le monde scientifique, c'est parce qu'elle permettait d'expliquer des phénomènes pour lesquels on n'avait auparavant pas d'explication satisfaisante. Ce qui montre d'ailleurs que la mécanique newtonienne n'était pas validée de façon circulaire (sinon, elle n'aurait pas eu de faille et la relativité aurait été sans objet)...

    Ainsi, vous ne pouvez pas faire comme si « un changement de paradigme est un processus culturel » pouvait équivaloir à « un changement de paradigme n'a pas de fondement matériel, et les théories concernées ne peuvent être réllement comparées ». L'existence de facteurs culturels dans l'élaboration du consensus scientifique ne peut certainement pas être utilisée pour nier l'existence d'un progrès scientifique. On est là dans un faux dilemme.

    Je remarque d'ailleurs que vous ne dites pas ce que serait pour vous le critère d'un véritable « progrès lors d'un changement de paradigme »... sous entendu : un progrès objectif ? Mais comment faites-vous, vous-même, pour déceler un progrès objectif ? Est-ce que vous recourez pour cela aux outils de l'observation scientifique dont vous venez de nier l'objectivité ?

    Vous oubliez par ailleurs un autre niveau de validation des théories scientifiques, qui ne rentre certes pas dans les standards académiques, mais qui tout de même devrait renforcer la conviction en la justesse de ces théories. C'est le fait que nous sommes capables de concevoir de nouveaux dispositifs sur la base de calculs réalisés grâce à ces théories. Quand nous inventons le réfrigérateur, le moteur à explosion, les semi-conducteurs, quand nous calculons de façon sophistiquée la structure d'ouvrages d'art avant de les construire (pensez au viaduc de Millau), nous mettons en oeuvre des théories scientifiques afin de créer des choses qui n'existent pas dans la nature et qui fonctionnent comme ces théories le prévoient.

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    1. Dans cet article j'essaie de retranscrire au mieux les thèses de Kuhn et d'autres qui s'en inspirent. Ces thèses sont criticables. Je ne suis pas personnellement convaincu par l'incommensurabilité des paradigmes, par l'absence de progrès scientifique ou par l'absence d'objectivité des observations. Vous semblez faire l'erreur de me prêter des propos incompatibles alors que j'essaie juste de retranscrire différentes positions dans le débat qui ne sont pas, en effet, compatibles puisqu'elles s'opposent. Ceci dit je ne pense pas que ce soit un faux dilemme. Il y a bien des positions philosophiques opposées concernant l'objectivité des sciences, et les partisans de l'objectivité doivent défendre que les valeurs culturelles ne jouent pas un rôle si important dans la marche de la science. L'existence de facteurs culturels revient à dire qu'une autre culture aurait fini par valider des théories différentes, et donc que nos théories sont contingentes plutôt qu'objectives. Il faut bien des critères extra-culturels pour juger qu'il y a progrès ou non. Sinon le succès des applications des théories que vous évoquez pourrait en effet faire partie des arguments, mais je ne suis pas certain qu'il justifie un réalisme à propos des théories plutôt qu'un instrumentalisme relatif à des buts situés socialement.

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    2. Merci pour votre réponse. Effectivement, j'ai commis l'erreur de penser que vous repreniez à votre compte les propos de Kuhn. Mea culpa !

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