samedi 18 juillet 2020

Méthodes et inférences scientifiques

Comment raisonnent les scientifiques ? Qu'est-ce qui fait qu'on accepte ou rejette un théorie en science ? En quoi est-ce que les conclusions obtenues en science seraient plus crédibles que celles obtenues par d'autres moyens, par exemple celles qu'on tirerait en considérant que la Bible nous révèle systématiquement des vérités sur le monde ?

Une façon commune de répondre à ces questions consiste à invoquer LA méthode scientifique. Mais cette idée aura tendance à faire tiquer un philosophe des sciences. Existe-t-il vraiment une méthode proprement scientifique, quelque chose qui nous permettrait de distinguer strictement ce qui relève de la science et ce qui n'en est pas ?

jeudi 11 juin 2020

La science est-elle objective ? (2) Contexte social et critiques féministes

On peut concevoir l'objectivité des sciences en terme de neutralité vis-à-vis de valeurs "contextuelles". Les intérêts politiques, privés, les valeurs morales ou culturelles, tout ceci ne devrait pas interférer avec son bon fonctionnement. C'est en tout cas ce que pensent les défenseurs de la rationalité scientifique.

Nous avons vu dans le dernier billet les principales motivations pour mettre en doute cette façon de voir les choses. Les théories scientifiques ne sont jamais testées et sélectionnés que dans un cadre, un paradigme. Bien sûr, les observations et les succès expérimentaux entrent en compte au moment de choisir la bonne théorie ou la bonne hypothèse pour expliquer des phénomènes, mais ces éléments ne sont pas suffisants. La question centrale est donc de savoir quels autres critères entrent en jeu. Est-ce que l'évaluation d'une hypothèse est purement rationnelle, suivant des critères objectifs comme la simplicité des explications qu'elle nous offre, ou est-ce qu'elle est affectée par le contexte social ou par des intérêts particuliers ? Et si c'est le cas, est-ce un problème à éviter tant que faire se peut, ou est-ce un aspect inévitable et pas forcément si problématique de la science ?

Nous allons voir dans cette article les différentes manières de répondre à ces questions qui ont été proposées en philosophie des sciences.

mardi 9 juin 2020

La science est-elle objective ? (1) Valeurs et paradigmes

"La science est objective. Les théories scientifiques sont moralement neutres, ni bonnes ni mauvaises : seul ce qu'on en fait est bon ou mauvais. Il faut différencier science et technologie. La science pure, contrairement à la technologie, cherche seulement à donner des faits, à décrire ou comprendre le monde de manière désintéressée, pas à le changer. Refuser d'accepter les résultats scientifiques pour des raisons morales est irrationnel. Refuser de faire des recherches sur un sujet quelconque pour des raisons morales est également irrationnel : on ne perd rien à savoir la vérité."
Vous vous reconnaissez peut-être dans ce type de discours. Ce sont des idées assez répandues, en particulier chez les défenseurs de la rationalité scientifique. En face d'eux certains diront :
"Une théorie scientifique n'est qu'une façon de voir le monde parmi d'autres. Il n'y a pas de distinction tranchée entre science et technologie. La science est politique, idéologique, elle n'est jamais neutre. Les théories scientifiques sont des constructions sociales. Les résultats scientifiques ne correspondent pas à une vérité absolue, mais à une perspective socialement située. Il n'y a pas de faits absolus. Il convient d'évaluer sous un angle moral la recherche scientifique."
"Post-modernes ! Relativistes !" S'écrieront les premiers (quand ils savent rester polis). "Scientistes !" Répondront les seconds. Si vous fréquentez un peu les réseaux sociaux, il ne vous sera pas difficile d'imaginer que cela donne lieu à des débats houleux, parfois initiés par l'actualité politique ou scientifique.

Je vous propose ici de prendre un peu de recul et de réfléchir à ces questions de manière dépassionnée, du moins tant que faire se peut, en évitant de caricaturer l'un ou l'autre des partis.

jeudi 6 février 2020

Livre à paraître : Modal Empiricism

Je suis sous contrat avec Springer pour publier une version de ma thèse de doctorat en anglais cette année. L'intitulé est "Modal Empiricism: Interpreting Science Without Scientific Realism". J'y défend une manière de comprendre le fonctionnement des sciences et d'interpréter leur contenu qui n'est pas réaliste, mais qui s'appuie fortement sur l'idée qu'il y a du possible et des contraintes sur le possible dans le monde (à mon avis le meilleur compromis dans le débat).

Il s'agit d'une version condensée, donc plus courte de la thèse (celle-ci comprenait une revue extensive de la littérature et des chapitres programmatiques qui n'y figureront pas). C'est aussi une meilleure version. Une bonne partie de mon travail de thèse a été publiée dans des revues académiques, ce qui veut dire que j'ai reçu de nombreux commentaires. J'ai aussi poursuivi mes recherches après le doctorat sur le thème de la représentation scientifique. Tout ça m'a permit d'affiner mes positions

Si vous voulez en savoir plus sur le contenu, vous pouvez consulter cet article chez PhiloMedia ou pour encore plus de détails mon blog en anglais Modal Empiricism. J'ai hâte que le livre soit publié, et j'espère que vous serez nombreux à me lire !

lundi 9 septembre 2019

Ethique et méta-éthique

Gian Battista Zelotti - Time, the Virtues, and Envy Freed by Evil - WGA25963

Il est un aspect des sciences que je n’ai pas encore abordé sur ce blog, à savoir l’éthique des sciences. J’espère y remédier prochainement, mais aujourd’hui, je souhaite m’intéresser (comme de coutume à cette époque de l’année) à une question qui est issue d'un autre domaine de la philosophie. Je vais donc parler de méta-éthique.

Derrière ce terme pompeux se cache la partie de la philosophie qui s’intéresse à la question du bien et du mal, de manière abstraite : elle ne cherche pas à savoir ce qui est bien ou mal dans un cas particulier, pas même en général, mais plutôt : comment comprendre ou interpréter les discours moraux, les discours sur les valeurs ? Que veut-on dire quand on dit que quelque chose est « bien », ou qu’il « faut » que ce soit ainsi ?

Vous pouvez répondre au sondage en fin d'article après l'avoir lu !

vendredi 15 mars 2019

Une carte des corrélations entre positions philosophiques

Bourget et Chalmers ont réalisé il y a plusieurs années un sondage auprès de philosophes pour connaître leur position sur un ensemble de questions philosophiques, suivi d'un article analysant les résultats. Ce sondage permet non seulement de savoir quelles sont les positions dominantes en philosophie contemporaine, mais aussi de quelles manière elles sont corrélées, au sens où les philosophes qui acceptent l'une sont plus susceptibles d'accepter également l'autre.

J'ai réalisé à l'aide du logiciel Inkscape une infographie qui représente ces corrélations (ma carte a été relayée récemment par Daily Nous). La méthode que j'ai utilisé est la suivante : une ligne pleine entre deux positions indique que l'une d'elle est la plus corrélée à l'autre. Les secondes et troisièmes plus corrélées sont représentées par des lignes en pointillé. J'ai utilisé cette méthode (plutôt que de représenter les plus fortes corrélations toutes positions confondues) afin de m'assurer que toutes les positions soient présentes et reliées sur le graphe. La force des corrélations est représentée par l'épaisseur des lignes et le taux d'adhésion par la couleur des boîtes. Voici la carte (cliquer pour agrandir) :

On voit quelques "îlots philosophiques" se dégager sur le graphe : un îlot internaliste et un autre externaliste au centre (nous avions parlé d'externalisme sémantique ici), un en faveur de la connaissance a priori et un autre en sa défaveur sur les côtés gauche et droit (nous avions parlé de rationalisme et d'empirisme ici), en bas un îlot réaliste moral, un îlot réaliste scientifique, et en haut un îlot qui regroupe anti-réalisme moral et scientifique (voir l'article sur le réalisme), enfin sur les coins opposés un îlot physicaliste et un autre anti-physicaliste (voir l'article sur la philosophie de l'esprit).

Si l'on tient compte des secondes et troisièmes corrélations, on peut penser que le réalisme en général a plus d'affinité avec les positions externaliste et rationaliste, cette dernière ayant pour sa part des affinités avec l'anti-physicalisme, et inversement pour les positions opposées. Se dessine en quelque sorte une région plutôt métaphysique et une autre plutôt sceptique. À mon sens ce graphe est intéressant parce qu'il permet de visualiser les grands clivages philosophiques, et ce qui fait que les débats se poursuivent encore aujourd'hui.