jeudi 11 juin 2020

La science est-elle objective ? (2) Contexte social et critiques féministes

On peut concevoir l'objectivité des sciences en terme de neutralité vis-à-vis de valeurs "contextuelles". Les intérêts politiques, privés, les valeurs morales ou culturelles, tout ceci ne devrait pas interférer avec son bon fonctionnement. C'est en tout cas ce que pensent les défenseurs de la rationalité scientifique.

Nous avons vu dans le dernier billet les principales motivations pour mettre en doute cette façon de voir les choses. Les théories scientifiques ne sont jamais testées et sélectionnés que dans un cadre, un paradigme. Bien sûr, les observations et les succès expérimentaux entrent en compte au moment de choisir la bonne théorie ou la bonne hypothèse pour expliquer des phénomènes, mais ces éléments ne sont pas suffisants. La question centrale est donc de savoir quels autres critères entrent en jeu. Est-ce que l'évaluation d'une hypothèse est purement rationnelle, suivant des critères objectifs comme la simplicité des explications qu'elle nous offre, ou est-ce qu'elle est affectée par le contexte social ou par des intérêts particuliers ? Et si c'est le cas, est-ce un problème à éviter tant que faire se peut, ou est-ce un aspect inévitable et pas forcément si problématique de la science ?

Nous allons voir dans cette article les différentes manières de répondre à ces questions qui ont été proposées en philosophie des sciences.

La science comme institution sociale

Alors, qu'est-ce qui pourrait nous faire penser que le choix théorique en science est influencé par un contexte sociale ?

Un premier constat est que la science telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui n'est pas le fait d'individus isolés travaillant chacun dans leurs coins sur ce qui les intéresse. C'est une entreprise collective, avec des équipes comprenant parfois des milliers de chercheurs et chercheuses. C'est une institution qui regroupe des disciplines variées, de plus en plus spécialisées, et de multiples laboratoires financés par des états, par l'industrie ou par des fondations privées, et soumise à des normes, publiant dans des journaux gérés pour la plupart par des entreprises commerciales spécialisées dans l'édition. De fait, la science n'est pas autonome vis-à-vis du reste de la société, et elle est nécessairement impactée par des facteurs politiques, internes ou externes.

Est-ce un problème ? Pas forcément. La neutralité vis-à-vis des valeurs sociales que promeut le rationaliste doit être qualifiée.

Prenons quelques exemples. Un laboratoire faisant de la recherche contre le cancer est motivé par des valeurs sociales, ou au moins financé par des institutions qui adhèrent à ces valeurs : en l'occurrence, la santé des êtres humains. Or personne je pense n'y verra une atteinte à l'objectivité des sciences. On peut à l'inverse condamner moralement des recherches visant à développer une arme nucléaire sans avoir l'impression d'interférer avec le bon fonctionnement des sciences. Troisième exemple : un laboratoire pourra refuser de faire de l'expérimentation sur les animaux pour des raisons éthiques, peut-être suivant des directives politiques. De nouveau, ça ne semble pas impliquer un quelconque manque d'objectivité de sa part.

Ces exemples contredisent l'idée, mentionnée au début de l'article précédent, que la science doit être "désintéressée" ou encore qu'"on ne perd rien à savoir la vérité". La recherche peut en principe être intéressée, et on peut perdre beaucoup de vies humaines à savoir la vérité sur la meilleure façon de construire une arme nucléaire, en tout cas si cette vérité est rendue publique, ou beaucoup de vies animales à savoir la vérité sur la toxicité de produits cosmétiques. L'objectivité des sciences ne semble pas remise en cause par ces remarques.

Et pourtant, il semble clair que dans d'autres cas, l'interférence de valeurs ou d'intérêts particuliers porte atteinte à l'objectivité du savoir scientifique. On peut penser par exemple aux cas de fraudes, à l'influence de lobbys industriels sur les résultats des recherche ou encore à la manière dont, dans l'histoire, des états totalitaires ont instrumentalisé la science à des fins idéologiques. Ces interférences ne sont pas seulement condamnables sur le plan moral : elles jettent un doute sur la validité des résultats obtenus. Alors comment faire la part des choses ?

Ce qui semble crucial pour l'objectivité n'est pas la neutralité dans le choix d'un sujet ou d'un programme de recherche (le cancer), ni, dans le choix d'applications technologiques particulières (l'armement), ni même dans le choix de méthodes, comme la façon dont sont collectées les données (l'expérimentation animale). Il est acceptable que des considérations éthiques entrent en jeu à tous ces niveaux. La neutralité, du point de vue du rationaliste, concerne avant tout le fait d'accepter ou de rejeter les hypothèses et théories sur la base des données disponibles. Un laboratoire qui fait de la recherche contre le cancer se doit d'être objectif sur l'efficacité de tel ou tel traitement, indépendamment des buts qu'il poursuit, et même si ce serait dans ses intérêts, par exemple pour sa notoriété, d'affirmer qu'un traitement donné est efficace sans en avoir la certitude.

Ainsi on peut considérer de manière schématique que la recherche fonctionne en différentes phases : (1) on pose une question de recherche, (2) on collecte des données, (3) on valide une hypothèse et (4) on en tire des conséquences pratiques. La neutralité vis-à-vis des valeurs concernerait essentiellement l'étape (3) (également l'étape (2) dans la mesure où les données doivent être objectives).

Certains auteurs ont avancé que ces différentes phases ne sont pas indépendantes les unes des autres. Il y a des allers-retours, la recherche peut tâtonner, reformuler ses questions ou changer de méthode suite à des résultats. Plus important encore, les applications possibles peuvent affecter la confirmation des hypothèses. Accepter ou rejeter une hypothèse sur la fiabilité d'un médicament, par exemple, c'est prendre un risque : celui de ne pas sauver des vies qu'on aurait pu sauver si l'on se trompe. Les valeurs et le contexte particulier, et notamment le risque d'erreur dans ce contexte, devraient donc être pris en compte y compris au moment de savoir s'il faut accepter ou rejeter les hypothèses.

Un rationaliste pourra toutefois répondre qu'il est en principe possible de faire la part des choses entre l'incertitude et la gestion du risque, et de quantifier les deux séparément. L'idée que l'acceptabilité ou non des hypothèses sur la plan purement cognitif ("désintéressé"), en amont de leurs éventuelles mises en oeuvre pratiques, devrait être indépendante du contexte sociale semble donc a priori légitime.

Et dans les faits, la science est-elle neutre ? Peut-on avoir confiance en l'objectivité des résultats scientifiques ?

La complexité des institutions sociales que nous évoquions et la division du travail qu'elle implique peut nous amener à nous questionner sur la confiance qu'on doit accorder à ces résultats. Personne n'est capable de vérifier chaque résultat publié dans une revue scientifique. Nous devons nous fier aux experts. Ce qui pourrait garantir la fiabilité de la science, et son indépendance vis-à-vis de valeurs morales, politiques ou d'intérêts individuels est un certain fonctionnement interne, un ensemble de "gardes-fous" qui inciterait les membres de cette institution à produire un contenu de qualité, soit individuellement, soit collectivement, notamment la revue par les pairs organisée par la journaux universitaires et la reproduction des résultats par des équipes indépendantes.

On peut penser que si leur réputation est en jeu, les scientifiques sont incités à produire des résultats fiables, mais ce n'est pas si évident : ça peut également les inciter à produire des résultats spectaculaires pour accroître leur visibilité. Les pressions à la publication découragent la publication de résultats négatifs, ou la réplication des résultats par d'autres équipes, qui n'apportent pas la même notoriété. Or l'absence de réplication peut inciter à la fraude, donc à l'intrusion d'intérêts contextuels en science.

(Sur ces sujets, on peut lire Hull et Kitcher)

Ceci montre que la science n'est pas toujours entièrement indépendante de valeurs contextuelles. Mais ce n'est pas forcément ce qui nous intéresse le plus ici. Ce qui divise vraiment les défenseurs de l'objectivité scientifique et ses critiques est l'idée que la science pourrait en principe être moralement neutre, et qu'elle tend à l'être, même si c'est de manière imparfaite. La question est de savoir si cette non neutralité est en principe corrigible, ou s'il s'agit d'un aspect généralisé contre lequel il est vain de lutter.

L'influence des valeurs

Selon certains, l'absence d'objectivité n'est pas un problème pratique. Ce n'est pas une simple imperfection de la science : la science ne peut pas, en principe, être objective.

Les scientifiques travaillent dans un paradigme. Ils acceptent un certain cadre théorique pour formuler leurs hypothèses, un certain nombre de principes méthodologiques et des présupposés métaphysiques ou de bon sens. Ils s'inscrivent dans une tradition de recherche. Toutes ces choses ne sont pas systématiquement remises en question à chaque expérience, on ne s'en sortirai pas ! Travailler dans un paradigme implique donc une forme de conservatisme. Selon Kuhn, ce n'est pas un problème, c'est même plutôt un gage de succès pour le paradigme.

Cependant cet aspect peut impliquer que les théories, modèles ou hypothèses produits par une communauté reflètent les valeurs largement partagées par les membres de la communauté. Une hypothèse est acceptée sur la base d'observations, certes, mais aussi sur la base de présupposés non questionnés. Selon Longino, certains de ces présupposés sont en fait invérifiables, et ils sont seulement validés par le fait qu'ils sont largement accepté au sein de la communauté. Ces croyances d'arrière plan seraient le principal véhicule des valeurs en science. Quand bien même on éviterait les fraudes et l'on insisterait pour reproduire systématiquement les résultats, elles seraient toujours présentes.

Ces valeurs pourraient avoir les influences suivantes :

  • guider le choix des hypothèses à tester au détriment d'autres, les causes qui semblent plausibles ou non pour un phénomène. Une équipe de recherche est limitée en ressource et ne peut tout tester, il faut faire des choix stratégiques. Ces choix seraient influencés par des valeurs.
  • impacter les méthodes de recherche, la manière de collecter et de sélectionner les données qu'on juge pertinentes (encore une fois pour raison de ressources limitées)
  • impliquer une certaine façon de catégoriser les phénomènes, par exemple ce qui compte pour maladie ou non en médecine (typiquement, l'homosexualité était autrefois considérée comme une maladie), et donc une manière de "poser les questions" qui n'est pas neutre.
Or les produits de la recherche, c'est à dire les hypothèses qui seront finalement validées, dépendent de ces aspects.

Un vecteur de valeur en particulier pourrait être la manière dont certains termes techniques sont interprétés par les scientifiques. L'idée est que les termes théoriques peuvent être "chargés de valeur", c'est à dire connotés positivement ou négativement, plutôt que seulement descriptifs (comme le propose Dupré)

Putnam parle à ce propos de termes "épais", dont un exemple est "cruel". La cruauté n'est pas un simple jugement de valeur négatif. Ce n'est pas un synonyme de mauvais. On l'associe à des comportements spécifiques, comme le fait de faire souffrir les autres gratuitement. Mais le terme n'est pas non plus une simple description de comportement, il implique bien un jugement négatif. Selon Putnam, ces deux composantes, descriptives et normatives, ne peuvent être clairement distinguées par l'analyse, elles sont intrinsèquement mêlées.

S'il en était de même des termes scientifiques, il est clair que le contenu des hypothèses et théories, et même des observations à partir desquelles ces théories sont vérifiées, ne serait pas entièrement neutre et factuel.

Il est peut-être difficile d'imaginer comment un terme comme "électron" puisse être connoté positivement ou négativement (à défaut, pour les électrons, d'être chargés négativement), mais c'est moins difficile à imaginer pour un terme comme "biodiversité", par exemple. La biodiversité, c'est par définition, ou presque, quelque chose qu'il faut préserver, et la manière de mesurer la biodiversité est impacté par cette connotation : on cherche une mesure qui "fait le job" (de fait, il n'existe pas de consensus sur la bonne façon de mesurer la biodiversité). Donc la manière dont on décrit le monde peut en principe refléter nos valeurs, et peut éventuellement affecter les hypothèses qu'on juge plausibles ou non, les méthodes d'enquêtes, la collecte de données.

Un exemple concret, analysé par Anderson, concerne le terme "divorce". Anderson s'est intéressée à deux études sur le divorce, l'une menée par un homme et l'autre par une femme. D'après ses analyses, il semble que le fait de concevoir le divorce comme un évènement ponctuel connoté négativement (la version du chercheur) ou comme un long processus de libération (la version de la chercheuse) affecte la recherche à tous les niveaux, de la formulation d'hypothèses à la collecte des données en passant par leur interprétation.

On peut se demander à quel point ce type d'effet est répandu, et on peut soupçonner qu'il affecte tout particulièrement les recherches dont les sujets sont humains : la biologie, la psychologie, la paléontologie, l'archéologie, la sociologie...

À noter que l'idée que les termes scientifiques sont parfois connotés et induisent une influence de valeurs sociales sur la recherche n'est pas en soi incompatible avec défense d'un idéal de neutralité si l'on pense que ces connotations peuvent être rendue explicites par réflexion et qu'on peut les corriger quand c'est problématique (et on peut considérer que c'est en partie ce que fait Anderson). C'est seulement un problème si l'on pense que cet aspect n'est pas corrigible par l'analyse rationnelle. Cependant, comme nous allons le voir maintenant, certaines positions en épistémologie considèrent que ce type d'influence n'est en effet pas entièrement corrigible suivant des critères rationnels, et qu'il faut en tirer les enseignements pour réviser le fonctionnement des sciences.

L'épistémologie féministe

L'exemple du divorce mentionné plus haut concerne un type de biais particulier : un biais sexiste. L'intrusion de valeurs en science a été tout particulièrement étudié par des féministes qui se sont intéressées aux sciences. On parle à propos de ce mouvement d'épistémologie féministe, théorisée notamment par Harding ou Haraway, parmi d'autres (vous pourrez en savoir plus sur cette chaîne Youtube).

Ce mouvement avance en général que l'intrusion de valeurs en science n'est pas quelque chose dont il faudrait se prémunir. C'est quelque chose d'omniprésent qu'il faut au contraire assumer. Nous avons ici une rupture assez radicale avec l'attitude rationaliste et avec l'épistémologie traditionnelle, et ce mouvement entretient des rapports plus ou moins étroits avec la sphère militante.

Une manière de théoriser ces idées est ce qu'on appelle la "standpoint theory" (qu'on pourrait traduire par "théorie du positionnement").

À l'origine issue du marxisme, cette théorie était associée à l'idée que les prolétaires sont mieux à même, de par leur expérience, de comprendre les rapports de domination à l'œuvre dans la société que ne le sont les capitalistes, aveuglés en quelque sorte part leurs intérêts de classe. Cette idée a été étendue à d'autres rapports de domination, en particulier aux questions de race et de genre. Il s'agit donc d'affirmer que certains acteurs, de par leur position (comme le fait d'être une femme) et leur expérience sociale, ont accès à une perspective sur le monde à laquelle d'autres acteurs n'ont pas accès. Plus précisément, les membres d'un groupe dominés auraient un "privilège épistémique" leur offrant la possibilité (pas forcément réalisée) de mieux connaître la nature même des rapports de domination. À noter que la standpoint theory, en particulier avec cette idée que certaines connaissances seraient radicalement inaccessible à certains acteurs, est controversée.

Si l'on accepte ceci, il en résulte qu'une communauté presque entièrement constituée, au hasard, d'hommes, serait biaisée en faveur de certaines hypothèses et au détriment d'autres et n'aurait pas forcément la possibilité de s'en apercevoir. Il se trouve que la communauté scientifique était presque exclusivement composée d'hommes jusqu'à récemment. Selon ces thèses, les croyances de cette communauté refléteraient les intérêts des membres de cette communauté dans la société, en l'occurrence les hommes, privilégiant les hypothèses qui minorisent l'importance des femmes et valorisent celle des hommes. Ils n'auraient pas accès à une perspective féminine sur le monde, et il en ressortirait des représentations inévitablement partiales. Les féministes se sont attachées à montrer que de tels biais étaient effectivement à l'œuvre dans différents domaines, comme l'archéologie, et que la présence de femmes dans les équipes de recherche permettait d'ouvrir de nouvelles perspectives (voir cette vidéo). On peut bien sûr étendre ces thèses aux problématiques raciales.

Comme je le disais, selon ces thèses, l'influence de valeurs contextuelles en science est plus ou moins inévitable. Il ne s'agit pas de biais à corriger : la perspective d'une neutralité est illusoire, puisque nous sommes tous socialement situés. En outre, les valeurs pourraient avoir un effet positif dans la manière dont elles guident la recherche, par exemple en nous indiquant les aspects importants d'un phénomène, et justement, les valeurs féministes auraient joué ce rôle.

Qu'est-ce que ça implique pour le fonctionnement de la science ? Eh bien, deux attitudes sont possibles.

Selon la première attitude, la plus radicale, plutôt que de promouvoir un idéal de neutralité, il faudrait accepter que la science dans son ensemble n'est pas neutre, et faire en sorte qu'elle soit mue par des valeurs progressistes, notamment féministes, plutôt que réactionnaires. La science serait finalement elle aussi un champ politique à investir.

Un problème avec cette approche est qu'on peut se demander si tout le monde saura se mettre d'accord sur ce que sont ces valeurs progressistes. En outre la notion d'objectivité, quelle que soit la manière dont on la conçoit, semble tout de même être bien motivée : le but est d'éviter le dogmatisme idéologique, de se prémunir des biais de confirmation, d'accepter la remise en question. L'objectivité semble être le garant de la confiance qu'on peut avoir envers les résultats scientifiques, indépendamment de notre position sociale. En l'absence de cette notion, il devient difficile de différencier ce qui relève du fonctionnement normal de la science et ce qui relève du dysfonctionnement (par exemple l'instrumentalisation par un régime totalitaire) : on devrait se contenter d'une réprobation morale des valeurs en jeu. Cette approche brouille les frontières entre la science et d'autres activités humaines.

Une seconde attitude, notamment défendue par Longino, permet de répondre à ces inquiétudes. Il est possible de préserver une certaine notion d'objectivité en la redéfinissant : il ne s'agirait pas d'éliminer les valeurs, comme le voudraient les rationalistes, mais au contraire de les rendre explicites et de les multiplier en favorisant la diversité au sein de la communauté scientifique et le débat démocratique. Ce débat porterait y compris sur les valeurs à adopter au moment de confirmer ou d'infirmer les hypothèses et sur des questions politiques. Ce pluralisme et cette multiplication des points de vue éviterait à la recherche d'avoir des "points aveugles", et permettrait de se prémunir du dogmatisme idéologique (cette approche est similaire à "l'anarchisme méthodologique" promu par Feyerebend).

Pluralisme contre monisme

Une caractéristique assez nette de ces approches et qu'elles sont normatives. Là où les rationalistes peuvent prétendre décrire la science telle qu'elle se fait, peut-être de manière imparfaite, partant du principe qu'il s'agit d'une activité rationnelle, les approches féministes visent à changer la science, à dire comment elle devrait se faire, et cet aspect est clairement assumé (ou du moins, si les rationalistes ont aussi une position normative, elle vise plutôt à coller à la manière dont se fait actuellement la science, alors que l'épistémologie féministe est révisionniste).

Une implication qui peut paraître controversée est que dans ces approches, un programme de recherche n'a pas forcément besoin d'être cohérent avec d'autres programmes de recherches. S'il faut multiplier les points de vue, différents champs ou programmes de recherche pourraient se contredire entre eux parce qu'ils adoptent des valeurs différentes, privilégient des méthodes différentes, et selon ces auteurs et autrices, il n'y a pas forcément besoin de chercher une réconciliation. On parle à ce sujet de pluralisme.

Le pluralisme nie que le but de la science soit de décrire de manière unifié un ensemble de faits objectifs. La réalité elle-même ne serait pas forcément unifiée, et pourrait être décrite depuis plusieurs perspectives incompatibles qui peuvent cohabiter. La manière de catégoriser les phénomènes du monde serait relative à des buts et intérêts particuliers.

On peut penser à ce titre à la manière dont les pêcheurs et les cuisiniers classifient les espèces de poisson en fonction de leurs activités : le fait que ces classifications soient incompatibles avec celle des biologistes n'est pas a priori un problème si le but n'est pas de refléter une réalité objective (voir l'article sur les classes naturelles). On peut également penser à la manière dont différentes cartes peuvent refléter différents aspects d'une ville ou d'un pays : la densité de population ou les ressources naturelles par exemple. L'idée est qu'il en irait de même pour les catégories scientifiques, et ce de manière généralisées : elles seraient relatives à des intérêts humains particuliers (ces analogies ont leurs limites. Dans le cas des cartes, les différentes descriptions ne sont pas foncièrement incompatibles : elles sont seulement sélectives. Mais ce type de perspectivisme, si on peut avoir l'impression de le saisir intuitivement, est difficile à articuler clairement). Cette idée que les classifications scientifiques soient relatives à des buts ou activités laisse également penser que la distinction entre science et technologie, ou entre science théorique et appliquée, ne serait pas une distinction tranchée.

Le pluralisme n'est pas vraiment compatible avec l'idée qu'il existerait des valeurs épistémiques universelles, associées à la "bonne connaissance", qui joueraient le rôle de critères objectifs pour sélectionner les théories, par opposition aux valeurs contextuelles.

En effet, parmi les valeurs épistémiques est souvent invoquée la cohérence des différentes théories entre elles. Pour les pluralistes, la multiplicité des approches, même incompatibles, est au contraire souhaitable, et cette prétendue valeur universelle serait en fait contextuelle. Et l'on peut critiquer de même toutes les valeurs prétendument rationnelles : pourquoi privilégier la cohérence avec les théories existantes plutôt que la nouveauté ? Pourquoi privilégier la simplicité des théories plutôt que la complexité, qui sait apprécier la différence (notamment en sciences humaines, les différences entre personnes contre la simplicité de l'individu rationnel) ? On pourra aussi avancer que la notion même d'objectivité et les critères d'évaluation des hypothèses ont évolués au cours de l'histoire des sciences, ce qui contredit l'idée qu'il y ait des valeurs épistémiques universelles. On peut aller plus loin encore et affirmer, comme le fait Keller, que les notions d'objectivité et de connaissance seraient des valeurs contextuelles, associées à la domination, au contrôle et à la masculinité : des valeurs patriarcales qu'il faudrait abolir. Il faudrait leur opposer des valeurs d'empathie par exemple.

À noter que certaines philosophes, notamment Longino, se qualifient d'empiristes, et considèrent que l'adéquation entre théorie et observations reste le critère de sélection le moins susceptible d'être influencé par des valeurs contextuelle. Le pluralisme tient alors seulement au fait que ce critère d'adéquation empirique est insuffisant (du fait de la sous détermination examinée dans le billet précédent).

On voit toutefois que ces approches peuvent être assez radicales, même quand elles tentent de préserver une certaine notion d'objectivité.

Critiques de l'épistémologie féministe

Les thèses centrales de l'épistémologie féministe ne font pas l'unanimité. Nous avons vu dans le dernier billets que beaucoup de philosophes ne sont pas convaincus que la notion de sous-détermination ait des implications aussi radicales que ce que certains prétendent.

Outre l'existence de biais dans la recherche, existe-t-il d'autres éléments en faveur de ces thèses ?

La sociologie des sciences s'est intéressée à la manière dont se résolvent les controverses scientifiques, et aux facteurs sociaux, notamment politiques et idéologiques, en jeu, notamment à travers ce qu'on a appelé le "programme fort" de la sociologie. À une échelle plus locale, certains, comme Latour, se sont intéressés au rôle que jouent les interactions sociales dans la recherche. Certains de ces chercheurs, en particulier Latour, ont prétendu non seulement que les résultats scientifiques sont influencés par des facteurs sociaux, mais que leurs recherches montrent que les notions philosophiques de rationalité, de vérité ou de preuve empirique étaient tout bonnement inutiles pour rendre compte du fonctionnement de la science. Ceci semble aller dans le sens de l'épistémologie féministe.

(Ces approches, notamment le programme fort de la sociologie, sont plus ou moins liées à la notion de construction sociale, dont j'avais promis de parler dans le dernier billet. Cependant à la réflexion, cette notion ne me semble pas directement pertinente pour le débat qui nous intéresse ici. J'en reparlerai peut-être une autre fois sur ce blog).

Cependant l'idée que les considérations rationnelles, voire empiriques, ne joueraient aucun rôle en science est une position provocante difficilement défendable. On peut soupçonner qu'il s'agit simplement d'ériger ce qui était un simple principe méthodologique consistant à ne pas s'intéresser à ces considérations en un résultat positif affirmant leur non-pertinence, une étape de raisonnement qui ne s'ensuit pas. (Goldman, Laudan et Haack ont argumenté contre ce type de vue)

Des modèles alternatifs ont été développé (par Kitcher, Giere, Hesse ou Zollman), prenant en compte le rôle des données empiriques, la prise de risque, la communication des résultats et le financement de la recherche. Il peut y avoir l'idée, proposée par Hesse, qu'un agent est motivé par des considérations rationnels, comme la conformité entre ses croyances et ses observations, tout en cherchant à optimiser la cohérence entre ses croyances et le contexte social. Ce contexte influence donc ce qu'un membre d'une communauté considère plausible ou non, mais il n'est pas exclusif, et la rationalité joue bien un rôle au niveau individuel. Kitcher prétend proposer un compromis entre les "rationalistes extrêmes" et les "debunkers sociologiques" en appliquant les principes de rationalité non pas à l'évaluation des croyances directement, mais plutôt aux changements de croyance. Ceci permettrait une convergence des croyances de la communauté suivant des critères de rationalité.

Pour finir, certaines des critiques qu'on peut apporter aux approches que j'ai présenté viennent même de considérations féministes.

Les thèses de l'épistémologie féministe présentées plus haut se basent sur l'idée que les présupposés non-observationnels qui font que les scientifiques acceptent ou rejettent les hypothèses scientifiques (notamment ceux qui permettent d'interpréter les observations) sont généralement invérifiables et irréfutables, et seulement évaluables selon des valeurs contextuelles, depuis un contexte social. Cette idée ne coule pas de source. On pourrait avancer par exemple que la physique a souvent remis en question nos présupposés non questionnés pour des raisons essentiellement empiriques. Et on pourrait avancer que les philosophes féministes l'ont fait également.

Comme l'observe Ruphy, les philosophes féministes ont montré de manière convaincante la faiblesse d'hypothèses biaisées en faveur d'une vision centrée sur les hommes, en biologie ou en archéologie par exemple. Or elles ne l'ont pas fait en se contentant de mettre en avant des valeurs féministes en opposition aux valeurs patriarcales, mais bien en démontrant les faiblesses empiriques de ces hypothèses, par exemple leur non respect de standards de preuve ou leur non prise en compte d'autres hypothèses bien confirmées, suivant des critères objectifs donc. D'après Ruphy, les présupposés implicites qui jouent un rôle dans l'acceptation des hypothèses au sein d'une communauté, par exemple les blais masculinistes, peuvent généralement être rendus explicites, puis critiqués suivant des critères objectifs, à même de convaincre ceux qui entretenaient ces présupposés, et c'est en général justement ce que font les critiques féministes pour nous convaincre, y compris celles qui se positionnent contre l'idéal de neutralité.

Ainsi, paradoxalement, critiquer l'idéal de neutralité en affirmant que l'examen rationnel de nos présupposés est impossible pourrait désarmer les nombreuses critiques féministes qui montrent que la science n'atteint pas en pratique cet idéal.

Même en acceptant une partie de la "standpoint theory", et en étant donc favorable à la promotion de la diversité dans la communauté scientifique et au débat démocratique pour se prémunir de points aveugles, on peut maintenir l'idée qu'idéalement, la science devrait viser l'indépendance vis-à-vis de valeurs contextuelles. La diversité serait justement un moyen d'atteindre cet objectif, puisqu'elle faciliterait la possibilité de révéler des biais à l'œuvre chez certains membres de la communauté. Les débats démocratiques concernant l'acceptabilité des hypothèses seraient à promouvoir, mais ils devraient être principalement nourris par des considérations empiriques et rationnelles, notamment un examen critique des présupposés non questionnés, et non par des considérations politiques ou morales.

Que l'on soit convaincu ou non par l'épistémologie féministe, ces critiques envers la rationalité scientifique ont apporté et continuent d'apporter des éléments intéressants pour bien comprendre le fonctionnement des sciences.

6 commentaires:

  1. Vraiment intéressant, ça permet d'alimenter la réflexion d'aborder la question sous l'angle de l'épistémologie féministe, que je ne connaissais pas :)

    Je suis juste pas d'accord avec l'exemple de la bombe nucléaire. Pour moi, contrairement à la recherche contre le cancer qui est une science (elle vise in fine à produire des traitements mais elle a pour but premier de comprendre les mécanismes des cancers), la fabrication d'une bombe nucléaire n'en est pas, elle n'est que l'application de la science qui est la recherche en physique nucléaire. Je pense que la distinction est très importante, parce que c'est un argument qui revient souvent chez les anti-sciences d'accuser la science de tous les maux alors qu'elle a pour but d'accumuler de la connaissance mais n'est pas responsable de ce qu'on en fait, y compris si ce sont des scientifiques mal intentionnés.

    Je voulais aussi faire une petite remarque : je pense qu'une relecture avant publication d'un post serait utile pour le lecteur. Autant les fautes d'orthographe ne me gênent pas parce qu'il y en a peu, en revanche des tournures de phrase comme "il s'agit simplement d'ériger un principe méthodologique consistant à ne pas s'intéresser à ces considérations en résultat niant leur pertinence" gênent la lecture parce que je trouve ça incompréhensible (j'ai l'impression que le mot "résultat" est en trop, ou alors j'ai vraiment mal compris la phrase). Voilà c'est du détail mais ça me semblait utile de faire la remarque :)

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    1. Merci pour ce commentaire. Je ne suis pas certain qu'il y ait une différence si nette entre le cancer et la bombe nucléaire. Construire une demande de bien comprendre un certain nombre de processus physiques, et pas uniquement ceux qui sont prédis par la théorie fondamentale.

      Pour ce qui est de la relecture, vous voulez dire par un tiers ? (Je dois bien relire une dizaine de fois moi-même avant publication) Si certains se portent volontaire je n'ai rien contre... J'ai réformulé la phrase que vous citez.

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  2. Encore une fois je pense qu'il faut différencier la partie de recherche de l'application qu'on en fait. Un chercheur en cancérologie qui veut développer un traitement basé sur les résultats de ses recherches et un chercheur en physique nucléaire qui veut fabriquer une bombe ont a priori tous les deux la même méthode pour faire la recherche, mais n'en auront pas la même application. Bien sûr que la recherche en tant que telle est aussi dépendante des biais de chacun des deux, mais la méthode scientifique, s'ils l'appliquent à la lettre, est la même dans les deux cas.

    Je ne savais pas que vous lisiez une bonne dizaine de fois, je pense que c'est pas la peine de le faire par un tiers, c'était peut-être juste cette phrase-là qui était mal formulée et elle constituait un cas isolé ^^

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  3. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  4. [EDIT de correction grammaticale ^^]

    Bonjour,

    Tout d'abord, des félicitations s'imposent : je suis impressionné par la qualité, la diversité des informations et la mesure de ces deux articles concernant cette question épineuse qui, je pense, fait suite à la shistorm entre 2 vulgarisateurs du Café des Sciences, Stéphane et Laure (que vous citez d'ailleurs en source). Le regard de philosophe des sciences est tout à fait pertinent pour expliquer la controverse entre "réalistes" et "relativistes" que vous décrivez, et éclairer certains échanges parfois houleux que l'on voit passer sur les réseaux sociaux ou sur certains médias (preuve étant faite avec la dernière sortie d'Astronogeek sur Twitter).

    Mais ce qui me fascine le plus, c'est la cohérence (inopinée) de vos propos scientifiques avec un texte que j'ai publié récemment concernant cette affaire. Propos qui (à mon sens) complètent tout à fait l'analyse que j'ai faite de cette shitstorm, alors même que je n'avais pas lu vos billets à ce moment, et que mon analyse traite d'un aspect bien différent (du fait de mon positionnement social personnel, sans doute !), à savoir de l'aspect politique de ces "shistorms scientifiques" sur les réseaux sociaux.

    Je vous mets donc mon article en lien ici (attention, le prisme de lecture y est bien plus politique que scientifique, et le texte un peu long) : https://blogs.mediapart.fr/alexandre-delomenie/blog/300620/dans-les-coulisses-de-la-science-une-guerre-politique-silencieuse-est-en-cours

    Au grand plaisir de vous lire à nouveau (j'ajoute ce blog à mes "alertes", et donc à mes potentielles sources bibliographiques pour mes articles), et encore bravo pour tout ce travail de recherche et de compilation.

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    1. Merci pour ce commentaire et pour votre article très intéressant !

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