samedi 18 juillet 2020

Méthodes et inférences scientifiques

Comment raisonnent les scientifiques ? Qu'est-ce qui fait qu'on accepte ou rejette un théorie en science ? En quoi est-ce que les conclusions obtenues en science seraient plus crédibles que celles obtenues par d'autres moyens, par exemple celles qu'on tirerait en considérant que la Bible nous révèle systématiquement des vérités sur le monde ?

Une façon commune de répondre à ces questions consiste à invoquer LA méthode scientifique. Mais cette idée aura tendance à faire tiquer un philosophe des sciences. Existe-t-il vraiment une méthode proprement scientifique, quelque chose qui nous permettrait de distinguer strictement ce qui relève de la science et ce qui n'en est pas ?

"La" méthode scientifique ?

La réponse est probablement non. En effet, si l'on entend "méthode" en un sens assez précis, il est clair que les méthodes employées par les scientifiques sont multiples, et varient suivant les disciplines. Les problèmes rencontrées par une science historique comme l'archéologie ou la cosmologie, qui s'intéresse à un passé dont nous ne possédons que les traces, ne sont pas ceux rencontrés par une science qui offre la possibilité d'expérimenter sur ses objets, comme la physique des solides. Collecter des données en sciences humaines demande de prendre en compte certains aspects humains qui ne sont pas pertinents en biologie. La psychologie fait usage de protocoles particuliers, par exemple quand elle mesure nos temps de réponse à certaines questions pour mettre en évidence des biais, qui n'auraient pas de sens dans d'autres disciplines. Enfin une discipline scientifique adopte généralement des modes d'explication spécifiques (par la sélection naturelle en biologie évolutionnaire, ou par des combinaisons de forces en mécanique) qui contraignent ce qui peut compter ou non pour une hypothèse digne de considération en son sein. Chaque discipline possède donc ses propres méthodes.

Quand on parle de "LA" méthode scientifique, on a sans doute en tête quelque chose de plus général que les méthodes d'une discipline particulière. Quelque chose comme la méthode hypothetico-déductive par exemple : cela consisterait, en gros, à émettre des hypothèses, à en tirer des conséquences observables, et à comparer ces conséquences avec nos observations. Dewey décrivait la méthode scientifique comme un processus consistant à identifier une difficulté, à suggérer puis développer une solution et à expérimenter en vue d'accepter ou de rejeter cette solution. Il est vrai qu'à ce niveau de généralité, on peut suspecter que la plupart, sinon toutes les disciplines qu'on qualifie habituellement de scientifique utilisent cette méthode. Enfin, pas les mathématiques, mais peut-être que les mathématiques ne font pas partie des sciences ?

Le problème c'est que cette "méthode" est tellement générale qu'elle n'a rien de spécifique à la science. Mon ordinateur ne s'allume plus. Peut-être une panne de courant ? Si tel est le cas la lumière ne devrait pas s'allumer non plus. C'est le cas en effet : hypothèse, déduction, vérification. Mais a-t-on vraiment attendu la science moderne pour raisonner ainsi ? À moins de croire que nos ancêtres étaient complètement irrationnels, c'est fort peu probable, et Dewey lui même affirmait que l'activité scientifique est en continuité avec le sens commun. Parler de LA méthode scientifique à propos de quelque chose qui relève du sens commun semble être un abus de langage.

Difficile, donc, de délimiter strictement les frontières des sciences. Si l'on emploie des critères trop strictes, on exclura des disciplines qu'on aurait intuitivement classé comme science, et si l'on emploie des critères trop flous, trop d'activités compteront comme scientifiques. Et puis tout le monde n'est pas forcément d'accord sur ce qui compte ou non comme science : faut-il y inclure l'histoire, l'anthropologie, l'économie, l'électronique (ou est-ce une technique), les mathématiques, la parapsychologie (ou est-ce une pseudo-science ) ? Certes, les disciplines sur lesquelles on saura se mettre d'accord (la physique, la chimie, la biologie, la psychologie...) ont quelque chose en commun, comme un air de famille. Disons qu'il est généralement question de systématiciser et d'institutionaliser de bonnes pratiques d'enquête empirique et de contrôle des résultats, en vue de produire des connaissances fiables dans un domaine particulier, visant une forme d'objectivité. Mais difficile d'en dire plus.

Voilà donc pourquoi les philosophes des sciences tiquent un peu quand est invoquée "la méthode scientifique". Mais soyons charitable, et acceptons qu'il s'agit de faire référence à quelque chose de très général qui dépasse le seul cadre des sciences, disons, des principes de rationalité. Il a pu exister certains philosophes, comme Feyerebend avec son anarchisme méthodologique, pour nier qu'il existe de tels principes de rationalité absolus. Cependant la plupart des philosophes l'acceptent.

Intéressons nous donc à cette rationalité qui serait à l'œuvre en science. Quelque chose comme la méthode hypothetico-déductive citée plus haut semble après tout en être une bonne approximation.

On peut y distinguer, de manière schématique, trois formes d'inférence bien distinctes, qu'on peut identifier, en première approche (à la suite de Peirce), par le rôle qu'elles jouent dans cette méthode :

l'abduction
permet de proposer des hypothèses plausibles qui expliqueraient un phénomène qui nous intéresse (il peut s'agir d'hypothèses générales, qui concernent tous les objets d'un certain type plutôt qu'un objet en particulier). Si mon ordinateur ne s'allume plus, c'est peut-être une panne de courant.
la déduction
permet de tirer les conséquences logiques de telle ou telle hypothèse, et notamment des conséquences observables, en tenant compte de connaissances d'arrière plan et d'autres théories bien acceptées. Les lumières de mon appartement sont alimentées par le courant, donc s'il y a une panne de courant, aucune lumière ne devrait s'allumer.
l'induction
permet d'inférer, sur la base d'un nombre fini d'observations qui "collent" avec notre hypothèse, c'est à dire qui correspondent à ses conséquences observables, que cette hypothèse est probablement valide de manière générale. Cette lumière ne s'allume pas, ça confirme l'hypothèse d'une panne de courant (même si je n'ai pas essayé toutes les lumières).

Il s'agit d'une reconstruction, et à n'en pas douter, la pratique réelle des scientifiques est plus désordonnée que ça, mais on s'en contentera ici. L'important est que nous avons trois modes d'inférence bien distincts, auquel nous allons nous intéresser tour à tour dans cet article.

La déduction

Des trois modes d'inférence, la déduction est le mode de raisonnement le plus sûr. Il s'agit d'une inférence qui "conserve la vérité" : si l'on part de prémisses vraies, on arrive toujours, par déduction, à des conclusions vraies. C'est le type d'inférence qu'on utilise typiquement en mathématiques, et les mathématiques offrent une forme de certitude qu'on ne trouve pas dans les autres disciplines : si l'on accepte les axiomes de l'arithmétique, on peut avoir la certitude qu'il n'existe pas de plus grand nombre premier, puisqu'on peut le démontrer par déduction.

La déduction logique est l'objet de la logique, et elle est étudiée depuis l'Antiquité. La logique formelle tente en particulier de déterminer la forme des arguments qui garantissent de conserver la vérité des prémisses à la conclusion, indépendamment du contenu de ces énoncés. Ainsi, le raisonnement suivant est valide quelle que soit la façon dont on substitue les termes x, A et B, donc quelque soit le contenu du raisonnement :

  1. Tous les A sont B (prémisse)
  2. Or, x est un A (prémisse)
  3. Donc x est un B (conclusion)

Par exemple : "tous les hommes sont mortels, or Michel Drucker est un homme, donc, Michel Drucker est mortel" est une déduction valide. Si tant est que les prémisses sont vraies, la conclusion le sera également, nécessairement. Mais il est important de noter que cette certitude concerne uniquement le passage des prémisses à la conclusion. Si l'on part de prémisses fausses, rien, bien sûr, ne garantit que notre conclusion soit vraie. Voici par exemple une autre déduction parfaitement valide : "toutes les poules habitent sur Mars, or Michel Drucker est une poule, donc Michel Drucker habite sur Mars".

On voit que la déduction, si elle s'accompagne d'une certitude maximale, reste assez limitée. Elle n'est utile que si l'on dispose de bons "matériaux de base" : de prémisses déjà certaines, ou au moins plausibles. En pratique, on effectue souvent des déductions en utilisant des prémisses incertaines, parfois implicites et non questionnées. Si on ne le faisait pas, et si l'on voulait s'assurer que toutes nos connaissances sont obtenues par pure déduction, donc certaines, d'une part ce serait extrêmement fastidieux (il n'y a qu'à jeter un œil aux axiomatisations de la géométrie en logique formelle pour s'en convaincre), et d'autre part nos connaissances seraient extrêmement limitées, sinon vides.

En effet, admettons qu'on a une relative certitude à propos de nos observations directes. Même ainsi, on n'ira jamais très loin par simple déduction, à moins que l'on se contente de parler de ce que l'on a directement sous le nez (ou de faire des mathématiques). On n'ira sûrement pas assez loin pour être capable de formuler la théorie de la relativité ou la physique quantique, et de conclure que ces théories sont vraies, ce pour deux raisons :

  • ces théories formulent des généralités, alors que nos observations concernent uniquement des cas particuliers. On ne peut, par simple déduction, déduire une généralité à partir de cas particuliers.
  • ces théories postulent des entités invisibles, comme les quarks ou une structure d'espace temps, dont on n'observe que les manifestations indirectes. On ne peut, par simple déduction sur la base de nos observations, connaître la cause de ces observations.

Il nous faut donc d'autres modes de raisonnement que la déduction pour pouvoir affirmer qu'une théorie ou hypothèse scientifique est probablement vraie. Et c'est là que l'induction et l'abduction interviennent. Nous allons voir qu'il s'agit de raisonnements moins certains que la déduction : même si nos prémisses sont vraies, la conclusion d'une induction ou d'une abduction n'est que probable. Mais ils sont aussi plus "puissant" que la déduction, puisqu'ils permettent d'aboutir à une conclusion qui n'est pas contenue dans les prémisses. On parle à ce sujet de raisonnement ampliatif.

L'induction

Le mode d'inférence qui a sans doute fait couler le plus d'encre en philosophie est l'induction. De manière générale, l'induction consiste à projeter une caractéristique de certains objets à d'autres objets du même type. Par exemple, si j'ai un échantillon de 50 cygnes blancs, je peux projeter la caractéristique "être blanc" à d'autres cygnes en dehors de mon échantillon. Je peux croire que le prochain cygne que j'observerai sera blanc également, voire que tous les cygnes sont blanc. Voilà donc qui peut nous permettre de regarder plus loin que le bout de notre nez, et en particulier, de justifier l'idée que les généralités formulées par nos théories sont en effet dignes de crédit. Mais l'exemple des cygnes est souvent employé pour montrer que l'induction est faillible : il existe de fait des cygnes noirs.

Hume est célèbre entre autre pour son scepticisme envers l'induction. L'induction suppose qu'il existe une certaine uniformité dans la nature, qu'il existe des régularités. Pourquoi croire que c'est le cas ? Pourquoi est-ce que avoir observé dix, cent ou mille cygnes blancs changerait quoi que ce soit à la probabilité que le prochain sera blanc également ? Une réponse serait : parce que ça fonctionne bien en général, parce que beaucoup de régularités ont été confirmées par de nouvelles observations jusqu'à présent. Mais ce type de raisonnement, "le raisonnement inductif a marché jusqu'à présent, donc il continuera de marcher dans le futur" est lui-même une induction. On ne peut donc justifier l'induction que de manière circulaire, en l'ayant déjà acceptée au préalable, ce qui, selon Hume, est problématique. Il en conclut que l'induction n'est qu'une manière de former des "habitudes de l'esprit", des attentes, mais qu'il n'est pas rationnel de croire aux conclusions de raisonnements inductifs.

Ce type de scepticisme est assez dur à avaler, tant le raisonnement inductif est omniprésent : qui doute sérieusement que le soleil se lèvera demain ? Certains ont prétendu qu'un cadre probabiliste, bayésien, pouvait résoudre la problème posé par Hume. Mais, sans entrer dans des discussions techniques, même dans un cadre bayésien, pour arriver à la conclusion que le résultat d'une induction est assez probable, il faut partir du postulat que la nature est uniforme, ou d'un postulat jouant un rôle similaire (dans le cas du bayésianisme ce postulat est en fait implicite dès lors qu'on attribue une probabilité a priori non nulle à une hypothèse parfaitement générale, concernant une infinité de cas).

C'est ce problème de l'induction qui a poussé Popper à affirmer que les théories et hypothèses scientifiques n'ont pas vocation à être parfaitement vérifiables, mais seulement réfutables : on peut les accepter provisoirement, tant qu'aucune observation ne les contredit.

Un autre problème plus subtile pour l'induction relevé par Goodman (et qui concerne aussi les approches bayésiennes) est que l'idée que l'on puisse projeter des caractéristiques d'un échantillon à d'autres objets suppose que notre manière de catégoriser le monde correspond d'une certaine manière à la réalité, que par exemple "cygne" désigne une catégorie naturelle, ou au moins s'en approche. Pour justifier l'induction, il faut postuler non seulement que la nature est uniforme, mais aussi que cette uniformité concerne les "bonnes" propriétés, celles que l'on dénote par le langage. Goodman illustre ceci en invoquant la propriété "vleue", correspondant au fait d'être vert avant une certaine date (disons, l'an 2048) et bleu après cette date, et la propriété blert correspondant à l'inverse. Qu'est-ce qui nous prouve que "vert" et "bleue" sont les "bonnes" propriétés naturelles, celles qui sont projectibles, plutôt que "blert" et "vleue" ? Et donc qu'est-ce qui nous prouve que nos observations confirment "toutes les émeraudes sont vertes" plutôt que "toutes les émeraudes sont vleues" ? (Voir également l'article sur les catégories et classes naturelles)

De fait, certaines propriétés moins artificielles que "vleue" ne sont pas projectibles. Je peux observer par exemple que certaines pièces de monnaies dans ma poche sont argentées. J'en sors une, puis deux, puis trois et elles sont toutes argentées. Ça ne semble pas être une raison suffisante de croire que la pièce suivante que je vais sortir sera également argentée, pas plus que le fait de tirer trois fois de suite pile à un jeu de pile ou face ne me permet de penser que je vais tirer pile indéfiniment. Même si c'est le cas que toutes les pièces de ma poche sont argentées, cela semble relever d'une simple coïncidence, non d'une régularité naturelle, et, comme le note Goodman, l'induction ne semble pas être un raisonnement valide dans de tels cas.

Mais dans d'autres cas les propriétés sont projectibles. Si j'observe qu'un, deux, puis trois morceaux de cuivre conduisent l'électricité, je serai tenté de penser que le prochain morceau de cuivre que je vais tester conduira lui aussi l'électricité. Alors, comment faire la distinction entre les cas où l'induction est applicable et les cas où elle ne l'est pas ? (Ce problème est lié à la notion de loi de la nature dont nous avons déjà parlé).

Qu'est-ce qui fait qu'une propriété est projectible ou non ? Certains auteurs, notamment Dretske, ont avancé que la notion d'explication joue un rôle centrale dans cette affaire. Dans le cas d'un jeu de pile ou face ou de pièces de monnaie dans ma poche, il n'existe pas d'explication plausible à une hypothétique régularité. C'est pourquoi la propriété correspondante ne peut pas être projetée. Mais dans le cas de la conductivité du cuivre, on disposerait d'explications plausibles, et donc il serait légitime de projeter nos observations (je ne suis personnellement pas convaincu par cet argument ).

Si tel est le cas, la rationalité ne consiste pas uniquement à généraliser les régularités observables. Autre chose est en jeu, en particulier à travers cette notion d'explication.

L'abduction

Cette notion d'explication est précisément au cœur du troisième type d'inférence évoqué précédemment : l'abduction, autrement appelée inférence à la meilleure explication. Selon Dretske, l'induction serait en quelque sorte subordonnée à l'abduction, qui serait donc le principal mode de raisonnement complémentaire de la déduction. Il consiste à inférer, à partir d'observations, certaines hypothèses qui permettraient d'expliquer ces observations. C'est, en gros, le chemin inverse de celui de la déduction, qui nous fait partir d'hypothèses pour en déduire des conséquences. Ici, on part des conséquences pour inférer une hypothèse qui expliquerait (de laquelle on pourrait déduire) ces conséquences.

Le train s'est arrêté en pleine voie. Il y a une tempête en ce moment et nous nous trouvons au beau milieu d'une forêt : c'est probablement un arbre qui est tombé sur la voie. Ce raisonnement est une abduction.

On peut dire, intuitivement, que l'abduction est plus puissante, mais moins certaine que l'induction. Elle est plus puissante parce qu'elle est créative : on ne se contente plus de projeter des caractéristiques déjà observées sur de nouveaux cas, on en invoque de nouvelles. C'est la raison pour laquelle elle semble jouer un rôle central en science. Les électrons, les forces de gravitation, et autres postulats ne sont pas directement observés. Il s'agit d'expliquer les phénomènes par des choses qui ne sont pas présentes dans les phénomènes eux-mêmes. (Par "expliquer" on entend souvent mettre en avant un mécanisme qui produit les phénomènes à expliquer. Ainsi la notion d'explication est proche de celle de causalité. Examiner ces notions d'explication et de causalité demanderait un billet à part entière, peut-être que j'y reviendrai un jour).

Mais l'abduction est aussi moins certaine que l'induction. La raison en est qu'il existe en générale plusieurs explications possibles incompatibles entre elles pour un phénomène donné, voire une infinité. Imaginez par exemple qu'on postule, comme l'a fait Fresnel, que la lumière est une onde pour expliquer les phénomènes de diffraction et d'interférence. Cette hypothèse a plusieurs conséquences. Parmi elles, il y a le fait, contre-intuitif, qu'on devrait observer un point lumineux au centre de l'ombre d'un objet parfaitement circulaire éclairé par une source ponctuelle. Dans la mesure où cette conséquence se vérifie, comme a pu l'observer Fresnel, on peut inférer par induction qu'elle se vérifierait systématiquement, chaque fois qu'on ferait l'expérience. C'est suffisant pour confirmer que les conséquences observables de notre hypothèse sont vraies. Mais c'est insuffisant pour confirmer l'hypothèse elle même, à savoir que la lumière est ondulatoire : finalement n'y aurait-il pas une autre explication qui rend aussi bien compte du même phénomène ? La réponse est oui : aujourd'hui, on considère que la lumière est corpusculaire, ce n'est pas à strictement parler une onde qui se propage dans l'éther, et l'explication de ce type de phénomènes est légèrement différente (bien que quelque chose s'apparentant à une onde de probabilité soit impliqué). On voit que l'abduction va en général au delà d'une simple induction, ce qui peut générer des doutes quand à la validité de ce type d'inférence.

Le principal problème pour l'abduction est que l'on n'est pas forcément capable d'imaginer toutes les explications possibles pour un phénomène, elles sont peut-être en nombre infini, et donc on ne peut vraiment être sûr qu'une explication, même si elle est meilleure que les autres auxquelles on pense, est vraie (dans un cadre bayésien, on pourrait associer ce problème à une "base rate fallacy"). N'aurait-on pas sélectionné la meilleure explication parmi un ensemble de mauvaises explications ?

En outre on peut se demander qu'est-ce qu'une bonne explication, et pourquoi les critères qui constituent une bonne explication nous indiqueraient que cette explication est vraie plutôt que seulement plaisante ou intellectuellement satisfaisante. On peut noter à ce titre que les complotistes font souvent un usage débridé de ce mode d'inférence : ils mettent en avant des explications alternatives à, par exemple, l'assassinat de John Kennedy, et défendent qu'il s'agit de la meilleure explication. Ceci pose question : qu'est-ce qui fait qu'on considère une explication meilleure qu'une autre ? Peut-être sa simplicité, mais pourquoi le monde serait-il simple ? Finalement, qu'une explication soit bonne ou mauvaise, n'est-ce pas un jugement subjectif ?

Ici nous rejoignons les questions abordées dans le précédent billet : selon certain, ce qui constitue ou non une bonne explication est en effet relatif à certaines valeurs sociales. Mais souvent les philosophes des sciences envisage qu'il existe des critères rationnels indépendant du contexte social pour juger qu'une explication est meilleure : des valeurs épistémiques, comme la simplicité, le fait d'unifier des phénomènes divers, de pouvoir s'appliquer à de nouveaux domaines, et bien sûr, le fait d'être compatible avec nos observations ou de faire de bonnes prédictions.

Cependant, même si ces critères sont objectifs et rationnels, ça n'implique pas que l'abduction soit une inférence valide, pour les raisons déjà données : certes, la correspondence avec nos observations est un indicateur de vérité, mais pourquoi la nature serait-elle simple, unifiée, et donc pourquoi est-ce qu'une explication simple et unifiée aurait plus de chance d'être vraie ? La simplicité et l'unité explicative ne seraient-elles pas avantageuses pour des raisons simplement pratiques ou psychologiques ? Selon certains auteurs comme van Fraassen, le fait d'être une bonne explication serait finalement un avantage pragmatique plutôt qu'un indicateur de vérité (après tout on explique toujours le phénomène des marées dans le cadre de la théorie de Newton, qui a pourtant été remplacée depuis : une explication a-t-elle vraiment besoin d'être strictement vraie ?). Il faudrait finalement rester agnostique vis-à-vis de la vérité de nos explications, notamment scientifiques, et se contenter de croire qu'elles sont "empiriquement adéquates", c'est-à-dire que leurs conséquences observables sont vraies, ou encore qu'elles "sauvent les phénomènes". Et pour montrer ceci, une induction est suffisante. Mais on devrait se garder de toute conclusion métaphysique sur la nature de la réalité, et en général, de tout ce qui va au delà de l'observable.

Bien que l'abduction soit indispensable pour justifier que nos théories scientifiques sont vraies, on peut donc être sceptique vis-à-vis de ce mode d'inférence. C'est la raison pour laquelle l'abduction est très débattue en philosophie contemporaine, dans le cadre du débat sur le réalisme scientifique. Les philosophes qui sont sceptiques vis-à-vis de l'abduction sont en général anti-réalistes. Ils considèrent que même si nos théories sont d'excellentes explications (et même si c'est objectivement le cas : on peut être anti-réaliste et croire en l'objectivité des sciences), ça n'indique aucunement qu'elles sont vraies. L'abduction serait finalement une forme d'heuristique, un acte créatif permettant d'envisager différentes hypothèses dont l'adéquation empirique demanderait ensuite à être confirmées par induction, mais elle ne constituerait pas en soi une quelconque justification. C'est d'ailleurs ainsi que Peirce, la premier à avoir évoqué ce mode d'inférence et à l'avoir surnommé "abduction", envisageait les choses.

Les philosophes réalistes sont plus optimistes, et considèrent que l'inférence à la meilleure explication nous permet de justifier nos meilleures théories comme étant au moins approximativement vraies. On peut penser que tout comme le scepticisme envers l'induction est difficile à avaler, le scepticisme envers l'abduction l'est également, car ce type d'inférence est omniprésent. Finalement mettre la barre du scepticisme à un endroit, acceptant par exemple l'induction mais pas l'abduction, semble arbitraire, alors pourquoi ne pas être plus ambitieux ?

Une stratégie réaliste, employée par Psillos, consiste à justifier l'abduction de manière circulaire, exactement comme on peut le faire pour l'induction : l'idée que l'inférence à la meilleure explication nous rapproche de la vérité serait la meilleure explication au succès impressionnant des sciences. Le scepticisme à propos de l'abduction rendrait le succès empirique de nos inférences inexplicables, en particulier, en science, la capacité de nos explications à faire de nouvelles prédictions inattendues, et donc on pourrait justifier l'abduction par abduction (d'autres ont proposé de la justifier par induction). Les anti-réalistes ne sont pas convaincus par cette stratégie, mais c'est un autre débat qui nous mènerait trop loin (voir les billets sur le réalisme scientifique).

Conclusion

En somme, l'induction comme l'abduction sont des modes de raisonnements par nature incertains, contrairement à la déduction. Ceci peut générer une forme de scepticisme à leur égard. Ceci dit, qu'on considère que l'abduction ou l'induction soient des raisonnements permettant de s'approcher de la vérité, ou qu'ils soient plutôt des habitudes de l'esprit ou des formes d'heuristiques, il est indéniable qu'ils jouent un rôle central en science comme dans la vie quotidienne. Émettre des hypothèses, examiner leurs conséquences, les corroborer par des observations : tout ceci fait partie de la boîte à outil de tout agent rationnel.

6 commentaires:

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  2. Merci pour cet article, très intéressant. On sent l'influence de Van Fraassen pour l'inférence à la meilleure explication, ça manque de réalisme tout ça ;)

    Notamment la phrase "N'aurait-on pas sélectionné la meilleure explication parmi un ensemble de mauvaises explications ?" fait beaucoup penser à son argument "the best of a bad lot". Un petit passage du livre "Understanding philosophy of science" de Ladyman sur ce sujet (IBE = inference to the best explanation) :

    "This argument is that some ‘principle of privilege’ is required if we are to think that the collection of hypotheses that we have under consideration will include the true theory. The best explanatory hypothesis we have may just be the best of a bad lot, all of which are false. In other words, this argument challenges the proponent of IBE to show how we can know that none of the other possible explanations we have not considered is as good as the best that we have. Unless we know that we have included the best explanation in our set of rival hypotheses, even if it were the case that the best explanation is true, this would not make IBE an acceptable rule of inference.

    Realists tend to bite this bullet and argue that scientists do have privilege, which issues from background knowledge. Theory choice is informed by background theories, which narrow the range of hypotheses under consideration, and then explanatory considerations help select the best hypothesis. Furthermore, they argue that both the realist and the constructive empiricist need privilege, because the constructive empiricist needs to assume that the empirically adequate theory is among the ones considered in order to have warranted belief in the empirical adequacy of the chosen theory. Hence the dispute can only be about the extent of that privilege."

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    1. C'est en effet à cet argument que je faisais référence. Merci pour ce commentaire qui complète l'article. Personnellement je ne suis pas convaincu que le même problème se pose aux anti-réalistes, parce que les manières d'étendre des régularités observables peuvent être plus facilement conçues de manière exhaustives que je manières de les expliquer, au moins si l'on part de propriétés projectibles (donc les problèmes associés à l'induction ne sont pas les mêmes que ceux associés à l'abduction). En outre on peut avoir une réponse faillibiliste à ce type de difficulté : nos théories ne sont sans doute pas vraies/empiriquement adéquates mais on s'en approche avec les temps. Or cette idée qu'on en approche est beaucoup plus simple à mettre en œuvre quand il est question d'adéquation empirique : une théorie peut être empiriquement adéquates dans un domaine, avec certains degrés de précision. Mais dire qu'une théorie est vraie dans un domaine, avec un certain degré de précision, n'a pas beaucoup de sens si l'on accepte une conception assez robuste de la vérité. Encore une fois l'idée que l'anti-réalisme ferait face aux mêmes difficultés à une autre échelle ne tient pas selon moi.

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    2. Ceci dit vous avez raison que je fais la part belle aux anti-réalistes. Je vais rajouter quelques arguments réalistes pour équilibrer.

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  3. Merci pour cet article.

    J'ai une interrogation naïve faisant suite à cette phrase :

    « On ne peut, par simple déduction, déduire une généralité à partir de cas particuliers. »

    J'ai lu dans un manuel d'introduction à la logique ("A concise introduction to logic", P. Hurley, page 39) que c'était en réalité possible, et qu'ainsi les approches descendantes (général => particulier) et ascendantes (particulier => général) n'était pas un bon critère pour distinguer un argument déductif d'un argument inductif.

    Voici un exemple de déduction partant de cas particulier pour aboutir à une conclusion générale :
    – Trois est un nombre premier
    – Cinq est un nombre premier
    – Sept est un nombre premier
    => Ainsi, tous les nombres impairs entre deux et huit sont des nombres premiers.

    Est-ce que ce livre se trompe, ou bien s'agit-il bien d'un raisonnement déductif concluant une généralité à partir de cas particuliers ?

    Voici une capture d'écran de l'extrait dans le livre : https://drive.google.com/file/d/1qKamo3GzpBuqnEhi2AtLehr3m3jgCNFq/view?usp=sharing

    Je vous remercie d'avance pour le temps que vous consacrerez à ma question :)

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    1. Bonjour, c'est une bonne question. Le livre utilise une déduction en langue naturelle. Si l'on voulait la retranscrire en logique formelle, on verrait qu'il manque une prémisse importante : "tous les nombres impairs entre 2 et 8 sont soit identique à 3, à 5 ou à 7". Il s'agit, formellement parlant, d'une généralité. Or je ne pense pas qu'on puisse le montrer sans avoir un recours à un quantificateur universel, au moins dans les axiomes de l'arithmétique, et donc à strictement parler, cette déduction va du général au général. À y réfléchir, un exemple de déduction allant du particulier au général pourrait être une déduction dans laquelle la variable du quantificateur n'est pas utilisée. Par exemple, partant de la prémisse "1+1=2" on peut déduire "tous les humains sont tels que 1+1=2". C'est logiquement valide, mais pas très intéressant vu qu'on ne parle pas "vraiment" des humains. Étant donné la règle d'introduction du quantificateur en déduction naturelle, je ne vois pas comment on pourrait aboutir à un exemple plus intéressant (une "vraie" généralisation, qui utilise la variable du quantificateur), donc je pense que ce livre se trompe, ou en tout cas l'exemple ne me convainc pas. Pour ce qui est de l'induction, si on la considère comme projection, elle peut en effet aller du particulier au particulier, mais c'est un point terminologique : certains parlent d'induction uniquement pour les inferences du particulier au général.

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