jeudi 30 août 2018

La philosophie de l'esprit

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Prenons, d’un côté, une description scientifique du monde : on y trouve des particules, des molécules, des cellules vivantes, des processus physiques ou biologiques, dont on pense qu'ils peuvent expliquer la plupart des phénomènes observables dans la nature. On peut qualifier ce type de description de description « à la troisième personne », c’est-à-dire qu’elles ne dépendent pas d’un point de vue particulier sur le monde : admettons que c'est une description objective de ce qu'il y a dans le monde. Et prenons, de l’autre côté, notre expérience « à la première personne » : nos sensations visuelles, auditives, nos émotions, nos pensées et représentations, nos intentions et nos désirs. Ces choses là sont subjectives, relatives à un point de vue particulier sur le monde : le nôtre.

Est-il possible de réconcilier ces deux mondes, ou, plutôt, ces deux points de vue sur le monde, d’en rendre compte de manière unifiée ? Est-il possible d’expliquer la conscience et l’intentionnalité sur la base d’une description « à la troisième personne », comme d'un ensemble de particules, de neurones peut-être, ou bien ce type de description est-il nécessairement incomplet ? Comment ces deux types de descriptions sont-ils liés : quelle est la place de la conscience dans la nature ?

C’est là le type de question que se pose la philosophie de l’esprit. Il serait possible d’y consacrer un blog entier (je conseille d’ailleurs à ce sujet l'excellent blog de François Loth) mais je vais en proposer dans cet article une brève introduction qui permettra de saisir l’état du débat contemporain. Commençons par présenter les problèmes que pose la conscience, avant d'en détailler quelques solutions possibles.

(N'hésitez pas à répondre au sondage en bas de l'article après l'avoir lu : quelle est votre théorie métaphysique de la conscience ?)

Causalité et unité de la conscience

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De tous temps les hommes et les femmes (car c’est ainsi que commence toute dissertation digne de ce nom (ou pas)) se sont questionnés sur la conscience, l'âme ou l’esprit, mais la nature de la conscience est sans doute devenue plus problématique avec l’avènement de la science moderne. Cette dernière, depuis le 17e siècle, s’est en effet attelée à remplacer la plupart des explications téléologiques par des explications mécanistes.

On entend par explication téléologique une explication qui a recours à des finalités, à des buts : par exemple, on peut expliquer que je me dirige vers le frigo par le fait que j’ai pour but d’y trouver quelque chose à boire. Si Aristote prétendait expliquer le mouvement des objets physiques de cette manière (par exemple la chute des objets ou le fait que les bulles d’air remontent à la surface de l’eau par le fait qu’ils tendraient à retrouver leurs places naturelles), on préfère aujourd’hui expliquer le mouvement par des causes plutôt que par des finalités. Depuis le 19e siècle, les explications causales ont remplacé les explications finales y compris dans le domaine du vivant : le cœur n’a pas pour finalité de pomper le sang, il n’aurait pas été conçu par une intelligence dans ce but, cette fonction serait plutôt le résultat d’une sélection par l’environnement des organismes les plus adaptés.

Si les explications mécanistes devaient ainsi s’étendre à toute chose dans la nature et y compris à nous mêmes, il semble qu’une première composante importante de ce qui constitue, intuitivement, notre vécu d’être humain se trouverait menacée : l’idée que nous agissons intentionnellement dans certains buts.

Un problème assez lié à celui-ci est que les explications mécanistes de la science sont généralement réductionnistes. On peut souvent rendre compte de phénomènes complexes en considérant la manière dont les différentes composantes des objets impliqués interagissent entre elles, et idéalement, pourrait-on penser, ce type de réduction pourrait être effectué jusqu’à l’échelle microscopique, jusqu’au niveau de particules. Certes, l’idée que le monde soit constitué de petites particules autonomes s’apparentant à des boules de billard a été fortement remise en question par la physique moderne (nous en avions parlé ici). Néanmoins, on peut imaginer qu’une réduction mécaniste de ce type fonctionne assez bien jusqu’à un niveau assez petit, en tout cas beaucoup plus petit que le corps humain.

Abandoned concrete factory mechanism
Si tel est le cas, comment rendre compte du fait que nous avons une expérience unifiée, et pas à l’échelle microscopique, mais à notre échelle ? Il s’agit d’une seconde composante intuitivement importante de notre vécu : en tant qu’êtres conscients, nous sommes des personnes à part entière, indivisibles, pas des agrégats de plusieurs choses. Et ce tout indivisible, pensons nous, a un pouvoir causal : nous agissons consciemment sur le monde. L’idée qu’on pourrait rendre compte de nos actions par l’interaction de multiples parties physiques relativement autonomes, que finalement le véritable moteur du monde se situerait à un niveau microscopique, semble menacer cette intuition.

Un premier problème important concernant la conscience et son rapport avec une vision scientifique du monde est donc de comprendre le rôle causal de notre esprit d'une manière qui fasse justice à l'intuition que nous avons d'être des agents dotés d'une volonté, capable d'agir dans le monde en fonction de nos buts. On peut formuler ce problème sous la forme du trilemme de l’exclusion causale, tel que le propose Kim. Il s’agit de constater que les propositions suivantes mènent à une contradiction, et ne peuvent donc être toutes acceptées simultanément :

  1. Le mental est distinct du physique
  2. Le mental a un pouvoir causal sur le monde physique
  3. Tout effet physique a une cause physique suffisante
  4. Il n’y a pas de sur-détermination causale systématique, c’est-à-dire, des causes distinctes qui provoquent en parallèle le même effet

Ces propositions sont incompatibles car dans ce cadre, l'existence d'une cause physique suffisante à tout effet exclut que le mental puisse avoir lui aussi un pouvoir causal. Nous devons donc soit nier que le mental est distinct du physique, et adopter un physicalisme, soit nier que le mental agisse réellement dans le monde, ce qu’on appelle l’épiphénoménalisme, soit nier que le monde physique se suffise à lui-même et adopter une forme de dualisme interactionniste, soit enfin croire que le mental et le physique s’accordent toujours systématiquement « comme par magie » et adopter une forme de parallélisme. Mais il semble qu'aucune de ces solutions ne soit vraiment satisfaisante.

Qu'est-ce que ça fait d'être conscient ?

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La conscience pose un autre problème. Outre les aspects déjà mentionnés, l’intentionnalité, l’unité et le pouvoir causal de la conscience, il y a l’aspect qualitatif, le « ce que cela fait », la sensation de voir du jaune par exemple, de sentir de la cannelle, d’entendre le son d’une trompette ou d’avoir une douleur à l’épaule.

Prenons n’importe quelle description physique ou biologique (« à la troisième personne ») d’un être humain, aussi précise qu’on le souhaite : il semble que rien dans cette description ne nous indiquera « ce que cela fait » d’être cette personne, l’expérience, le vécu subjectif de cette personne. Au mieux, on pourra essayer d'imaginer cette expérience subjective par analogie avec nos propres expériences subjectives, mais celle-ci n'est en tout cas pas directement retranscrite dans la description physique, qui, elle, est objective, et on pourrait penser que ces expériences subjectives sont simplement impossible à vraiment retranscrire dans un langage : il faut les vivre pour les connaître. On ne peut les décrire qu'à quelqu'un qui en a déjà vécues de similaires. Ou pour reprendre l’argument de Nagel, aucune description de la physiologie d’une chauve-souris ne pourra nous faire savoir « ce que cela fait » d’être une chauve souris, ce que ça fait de percevoir son environnement par écho-location.

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Si donc notre description « à la troisième personne » devait être une description complète du monde, se suffisant à elle-même pour rendre compte de tous les phénomènes naturels, ce pourrait être une troisième composante importante de ce qui constitue notre conscience qui serait menacée : l’aspect qualitatif, ou phénoménal de la conscience.

Ce dernier problème a été l’objet de nombreux débats philosophiques dans les décennies qui précèdent, et on peut l’illustrer par différentes expériences de pensées faisant appel à nos intuitions.

L’une d’elle, proposée par Jackson, consiste à imaginer Mary, une neurologue, qui aurait une description complète du fonctionnement physique de son propre cerveau. Mary a été élevée depuis la naissance dans un environnement sans couleur : elle n’a jamais vu de rouge. Cependant ses connaissances scientifiques lui permettent de savoir exactement ce qui se produira dans son cerveau au moment où elle verra du rouge pour la première fois. Pour autant, ne pourrait-on dire qu’à ce moment, Mary acquerra une nouvelle connaissance, quelque chose qu’elle ne savait pas avant, qu'aucune connaissance en neurologie n'aurait pu lui apprendre : ce que cela fait de voir du rouge ?

Un autre argument proposé par Chalmers (dont on peut faire remonter l’intuition à Kripke, voire à Descartes) est le suivant : imaginez un monde peuplé d’êtres humains qui se comportent exactement comme les êtres humains sur terre : leurs gestes, leurs actions sont similaires sous toutes les apparences (« à la troisième personne »). Leur physiologie semble tout a fait semblable à la nôtre : ils sont en fait physiquement indifférentiables de véritables êtres humains. Cependant à la différence de nous, ces êtres humains n’ont aucune expérience qualitative. Leur esprit est qualitativement vide, ça ne fait rien d'être eux, ils ne sont pas réellement conscients. Chalmers appelle de tels êtres des zombies phénoménaux. Un tel monde, peuplé de zombies phénoménaux, est concevable, et pour Chalmers, le simple fait qu’on puisse concevoir une telle chose montre que l’expérience qualitative est par nature fondamentalement distincte d’un état de fait physique objectif (nous verrons plus loin que tous les philosophes ne sont pas convaincu par ce type d'arguments).

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Tous ces problèmes, celui de rendre compte de l’aspect qualitatif de la conscience, de son unité, de son pouvoir causal et de son aspect intentionnel, sont particulièrement troublants parce qu’il semble bien que le fait que l’on soit conscient soit pour chacun d’entre nous ce qu’il y a de plus indubitable. Ainsi Descartes imaginait, dans son célèbre argument du cogito, qu’un malin génie nous trompe systématiquement sur toutes nos croyances, jusqu’à celle que 1+1=2. Pour autant, il ne pourrait nous tromper sur l’idée que nous existons en tant qu’êtres conscients : pour que le malin génie puisse nous tromper sur quelque chose, il faut déjà que nous existions, que nous soyons conscients de quelque chose. Voilà donc quelque chose dont je ne peux douter : je suis, j'existe.

Si le fait que nous soyons conscient est plus indubitable que tout ce que pourra nous apprendre la science, il est paradoxale que nos connaissances scientifiques semblent remettre en question notre manière intuitive de comprendre notre propre conscience : avant de faire de la science ou de comprendre une théorie scientifique, ne faut-il pas déjà être un agent rationnel, capable de percevoir le monde et de penser et d’agir suivant des buts ? Jusqu'à quel point la science peut-elle remettre en cause nos intuitions ?

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Pour terminer sur les problèmes liés à la conscience, il faut remarquer que nous associons généralement la conscience non seulement à nous-même, mais aussi aux autres êtres humains qui nous ressemblent, et, dans une certaine mesure, aux animaux, c’est-à-dire aux entités de la nature qu’on pense comme des agents, capable de réfléchir, d’avoir des buts, de se représenter leur environnement, d’acquérir de l’information, de réagir de manière appropriée aux stimulus, de communiquer avec d’autres agents qu’ils reconnaissent comme conscients. Ce sont des entités qui ont des comportements complexes et qui semblent jouir d’une certaine autonomie vis-à-vis de leur environnement : contrairement à un caillou, un être humain ne se contente pas de subir les événements mais est capable d’agir et d’anticiper ces événements. Ce que nous appelons conscience semble étroitement lié à ces aspects (une raison de les associer pourrait être que quand nous dormons profondément, nous n’effectuons pas ces tâches cognitives, et ne semblons pas avoir le même niveau de vécu conscient). Une question qu’on peut se poser est : y a-t-il un lien entre ces capacités cognitives évoluées et le fait d’avoir une expérience qualitative, un vécu conscient ? Et si oui, quel est ce lien ? Est-ce que, par exemple, une machine qui aurait ces capacités cognitives, qui pourrait acquérir et traiter l’information comme le fait un humain pour agir de manière appropriée, serait nécessairement consciente ?

En somme, toutes ces questions reviennent à nous demander quelle est la place de la conscience, du mental, dans le monde physique, et quel est la relation entre mental et physique.

Le dualisme

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Voilà donc les problèmes. Alors quelles sont nos options métaphysiques ? Acceptons qu’il existe une distinction au moins conceptuelle entre le physique, ce qui a un état objectif, descriptible « à la troisième personne », et le mental, ce qui est subjectif, qualitatif, accessible uniquement « à la première personne ». Une théorie de la conscience doit nous dire comment relier ces deux choses, et en particulier, s’il existe des rapports de réduction entre elles. On peut envisager a priori les options suivantes :

Physicalisme :
le mental se réduit au physique (seul le physique existe au niveau fondamental)
Idéalisme :
le physique se réduit au mental (seul le mental existe au niveau fondamental)
Dualisme :
ni le mental, ni le physique ne se réduisent l’un à l’autre

Il existe en fait de multiples versions de chacune de ces grandes familles de positions. Je propose ici simplement de recenser les versions de dualisme et de physicalisme (puisque l’idéalisme est beaucoup moins discuté en philosophie contemporaine, ce qui a sans doute à voir avec une attitude généralement réaliste à propos du contenu des sciences : voir les articles dédiés).

Commençons par le dualisme, qui est principalement motivé par l’idée que les problèmes mentionnés plus haut sont insolubles : il n’y aura jamais d’explication physique de l’aspect qualitatif de la conscience.

  • Le dualisme de la substance postule qu’il existe des substances non physiques, mais mentales. En métaphysique, on entend par substance une entité auto-subsistance porteuse de propriété : cette position revient donc à dire que l’esprit est distinct du corps, qu’il pourrait exister de manière autonome, sans qu'aucun substrat physique n’existe. C’était la version de dualisme entretenue par Descartes.
  • Le dualisme des propriétés postule qu’il n’existe qu’une seule forme de substance, mais que celle-ci a des propriétés physiques et des propriétés mentales distinctes, c’est-à-dire qu’un même objet (un être humain) ou processus (la dynamique du cerveau) peut avoir des caractéristiques à la fois physiques et mentales. Il est défendu notamment par Chalmers. Il en existe plusieurs versions.
    • On peut considérer que propriétés physiques et mentales sont fondamentales, et pas nécessairement possédées par les mêmes objets ou processus (seuls les êtres/processus conscients ont des propriétés mentales).
    • On peut aussi considérer que les propriété mentales émergent sur la base des propriétés physiques en étant associées à des structures complexes de propriétés physiques, sans pour autant être réductibles à ces dernières, c’est-à-dire sans être strictement explicables par les propriétés physiques qui les font émerger (voir l’article sur l’émergence). Il n'est pas certain qu'on puisse qualifier ce type de position de dualiste, dans la mesure où les propriétés mentales ne sont pas fondamentales.
    • Enfin, on peut postuler que des propriétés mentales ou proto-mentales sont possédées par tous les objets (ou processus) physiques quels qu’ils soient : on parle de pan(proto)psychisme. Une variante de panprotopsychisme développée par Russell postule que les propriétés mentales et physiques se réduisent à ou émergent de propriétés « neutres », ni mentales, ni physiques. On parle alors de monisme neutre, et il ne s'agit plus vraiment de dualisme.

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Le principal problème du dualisme est qu'il doit expliquer comment les deux types de substances ou de propriétés interagissent (ou émergent) pour donner lieu chez certains organismes à la conscience telle que nous en faisons l'expérience, et en quoi ce serait lié au fait de posséder des capacités cognitives développées. Ceci semble un peu mystérieux, et pourrait contredire nos connaissances physiques.

C'est peut-être moins un problème pour le panpsychiste qui voit du mental partout dans le monde. Il peut s'agir de dire que les propriétés physiques sont extrinsèques ou relationnelles, elles concernent les interactions et sont donc objectivement accessibles, tandis que les propriétés (proto)mentales sont intrinsèques, donc par nature inaccessibles (si ce n'est "de l'intérieur"). Mais il faut encore rendre compte du pouvoir causal de la conscience, et le panpsychisme se retrouve confronté à une difficulté analogue aux autres version de dualisme : expliquer ce qui fonde l’unité de la conscience chez des êtres complexes comme nous, chez les agents cognitifs en particulier, ou la particularité de la conscience humaine vis-à-vis de la proto-conscience : si toutes les particules de notre corps ont des propriétés mentales, pourquoi nous, êtres humains, avons nous des états mentaux unifiés ?

Le physicalisme

Les versions de physicalisme, quant à elles, sont motivées par une vision scientifique du monde. On trouve les positions suivantes :

L’éliminativisme
affirme que la notion de conscience est confuse et non pertinente : il n’existe tout simplement pas de telle chose, et les arguments qui prétendent identifier des aspects irréductibles au physique s’appuient sur des intuitions douteuses. Cette position est notamment défendue par Churchland et Dennett.
La théorie de l’identité
postule que les propriétés mentales sont simplement des propriétés physiques complexes, et rien d’autre. Un état mental n’est rien d’autre que, par exemple, un état ou un processus neuronal particulier.
  • Selon l’une de ses versions, on pourrait associer à chaque type d’état mental (une croyance, un état perceptif…) un type d’état physique.
  • Le fonctionnalisme postule que les types d’états conscients ne sont pas identiques à des types d’états physiques, mais plutôt à des fonctions qui peuvent être réalisés par des configurations physiques diverses, à la manière dont un même logiciel peut tourner sur des ordinateurs très différents. La position est défendue notamment par Block.

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Parmi les physicalistes non éliminativistes, certains sont anti-réductionnistes. L’idée est que notre manière d’appréhender, de décrire les états mentaux et les états physiques ne se réduisent pas l’une à l’autre : il existe des descriptions appropriées pour les états physiques et d’autres pour les états mentaux. Cependant ceci serait uniquement lié à une limitation de nos capacités de connaître la réalité, mais fondamentalement, il y aurait de bonnes raisons de penser que les états (ou processus) mentaux ne sont rien d’autre que des états (ou processus) physiques, ou des fonctions réalisés par des états physiques. Ceci permettrait de s’accommoder d'un parallélisme pour répondre au problème de la causalité mentale : les effets physiques peuvent avoir des causes physiques complètes, mais aussi des causes mentales, dans la mesure où il s'agit de deux façons différentes de décrire ces rapports causaux.

Il est souvent reproché au physicalisme de ne pas vraiment résoudre les problèmes de la conscience, de ne pas vraiment expliquer ses aspects qualitatifs ou son unité.

Concernant la théorie de l'identité par exemple : on peut fort bien expliquer les propriétés de l’eau en affirmant que l’eau est identique à certains types d’états physiques (des configurations de molécules d’H2O). C'est une explication acceptable pour peu qu'on dérive les propriétés de l'eau, comme la transparence, à partir de celle des molécules. Mais dans le cas de la conscience, nous n'avons pas de telles explications, et on peut penser qu'il y a un fossé explicatif plus important qui ne pourra jamais être résolu de la même manière, en postulant simplement l'identité d'un état mental à un état physique. Après tout, quand il est question de conscience, il ne s'agit pas de spéculer sur des entités du monde qui se manifestent à nous d'une manière ou d'une autre, mais sur ces manifestations elles-même, ce qui est très différent. On ne peut concevoir que les molécules d'H2O telles qu'on les théorise ne donnent pas lieu aux propriétés de l'eau, mais on pourra toujours concevoir qu’un organisme ait le même état physique ou, dans le cas du fonctionnalisme, la même fonction mais ait une expérience consciente qualitativement différente (par exemple, quelqu’un aurait la sensation du rouge et du vert inversée par rapport à quelqu’un d’autre, mais son comportement serait indiscernable). C'est également en ce sens que va l'argument des zombies de Chalmers mentionné plus haut.

2006-02-13 Drop before impact

Tout ceci s’appuie sur l’idée que ce qu’on peut concevoir ou non a priori, nos intuitions donc, nous renseigne sur la nature de la réalité ou sur l'existence d'un fossé explicatif infranchissable par principe, ce dont on peut douter. Tout ce qu'on peut concevoir (les zombies, l'inversion des couleurs) est-il vraiment possible ? Peut-être manque-t-on simplement d'imagination ou de concept appropriés pour expliquer aujourd'hui la conscience à partir du physique à la manière dont on explique les propriétés de l'eau ?

Les positions éliminativistes nient précisément que nos intuitions a priori soient un guide fiable en matière de conscience : elles affirment qu'il n'y a finalement rien à expliquer. Cependant elles doivent au moins parvenir à expliquer pourquoi ces intuitions nous semblent au premier abord si convaincantes en rendant compte par des descriptions physiques de certains aspects qu’on associe habituellement à la conscience. Pour Dennett, l’identité personnelle qu'on associe à la conscience serait une forme d’illusion narrative issue de l’existence de représentations au sein d’organismes (différentes narrations entreraient en compétition, et l’une gagnerait, laissant croire rétrospectivement que nous sommes des agents cohérents dotés d’une conscience unifiée) mais tous les philosophes ne pensent pas que cette explication suffise.

La conscience et le cerveau (et la matière)

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La métaphysique, ce n’est pas tout ! Quelle que soit la métaphysique qu’on adopte, il reste à expliquer la manière dont le mental et le physique s’articulent de manière concrète, en particulier chez les êtres humains, c'est-à-dire faire le lien avec les sciences empiriques. Pour un dualiste, cela veut dire expliquer comment les substances ou propriétés mentales et physiques interagissent concrètement chez un être conscient. Pour un panprotopsychiste, cela revient à expliquer comment une conscience unifiée peut apparaître chez les êtres conscients sur la base de protoconsciences. Pour un éliminativiste, il s'agit de rendre compte de nos intuitions relatives à la conscience et du fait qu'elles semblent convaincantes, et pour les autres physicalistes, il s'agit d'identifier les fonctions, processus ou états physiques spécifiques aux êtres conscients.

Dans tous les cas, en somme, il faut parvenir à établir un lien entre ce que nous savons du fonctionnement de nos organismes, du cerveau en particulier, et la conscience (ou les caractéristiques qu’on lui associe). Ce problème peut être jugé plus « facile » dans la mesure où il est en lien plus directe avec l’expérience, les sciences empiriques, et en particulier avec les neurosciences. Cependant ces questions ne sont pas entièrement indépendantes de la théorie métaphysique qu'on adopte.

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Il existe plusieurs théories à ce sujet. Il peut s’agir de mettre l’accent sur la réflexivité de la conscience (la conscience serait une conscience de soi, un état « de second ordre »). Certains philosophes avancent que la principale caractéristique des êtres qu'on qualifie de conscients est de posséder une représentation du monde, de leur environnement ou d’eux-mêmes (ce qui est assez compatible avec un éliminativisme : ceci n’impliquerait pas qu’il existe des propriétés essentiellement mentales, phénoménales ou qualitatives puisqu’on pourrait rendre compte de la possession d'une représentation par une description physique). On peut citer également la théorie basée sur l’intégration d’information, proposée par le neurologue Tononi (en combinaison avec une forme de panpsychisme, associé à des degrés de conscience plus ou moins élevés suivant les entité physiques), ou encore la « global workspace theory », qui localise la conscience dans un « espace de travail », une mémoire à court terme centralisant différents processus en entrée et diffusant vers différents processus en sortie. Certaines de ces thèses peuvent être associées à des mécanismes neuronaux plus ou moins précis, invoquant par exemple des assemblées de neurones synchronisées, une modulation par le thalamus ou des boucles rétroactives dans les circuits neuronaux.

Enfin certaines théories veulent aller à un niveau encore plus fin que celui des neurones, en invoquant des propriétés physiques particulières qui seraient associées à la conscience. C’est le cas des théories de l'esprit s’appuyant sur la mécanique quantique, comme celle proposée par Penrose et Hameroff, suivant laquelle une « réduction spontanée du paquet d’onde » aurait lieu dans les microtubules des neurones. D’autres font appel à l’intrication quantique.

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Les théories de la conscience s’appuyant sur la mécanique quantique s’accordent plutôt bien avec le panpsychisme. Un des intérêt qu’il y a à faire appel à la mécanique quantique dans ce cadre est que l’intrication quantique est un phénomène apparemment holistique : il semble indiquer que certains états physiques sont inséparables, non réductibles à leurs parties, et ceci peut être mis à profit pour rendre compte de l’unité de la conscience. Une autre motivation est le fait que la mécanique quantique pose des problèmes d’interprétation important qui pourraient remettre en cause une vision purement physicaliste et mécaniste du monde, ce qui jouerait en faveur des positions dualistes ou panpsychistes. Enfin l’indéterminisme caractéristique de cette physique (au moins certaines interprétations) est parfois associé au libre arbitre.

Le principale problème à résoudre pour ces thèses est qu’il existe de bonnes raisons de penser que les effets quantiques invoqués sont confinés à l’échelle microscopique, bien en deçà de l’échelle des neurones, et ne peuvent réellement se manifester à l’échelle macroscopique (il faut noter cependant que ce confinement à l’échelle microscopique n’est pas une question de principe ni même un constat empirique dans le cas du cerveau : en principe, la physique quantique s’applique à n’importe quelle échelle, mais le principe de décohérence permet la plupart du temps de rendre compte de l'applicabilité de la physique classique au delà des très petites échelles.).

Voilà donc ce qu’il en est aujourd’hui, dans les grandes lignes, du débat hautement métaphysique sur la nature de l’esprit et sa place dans la nature. Le débat n'est pas résolu, mais vous pouvez déjà répondre au sondage ci-dessous pour donner votre avis !

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5 commentaires:

  1. Si on se met à réfléchir concrètement au monde que Chalmers propose, on se rend vite compte que son hypothèse n'a absolument aucun sens, évidemment pas d'un point de vue moniste, mais en fait pas non plus d'un point de vue dualiste. Parce que si le dualisme pose la conscience, le siège ultime de la perception et de la volition, sur un plan autre que le plan physique, alors les zombies de Chalmers qui n'ont pas de conscience, ne peuvent par définition pas se comporter exactement comme des êtres humains.

    Bien sûr, Chalmers semble se focaliser surtout sur la conscience comme une affaire de perception, mais ça me paraît pas correspondre au sens habituel du mot conscience. Et s'il s'agit de dire que la volition peut exister indépendemment de la perception et produire des résultats identiques chez des êtres qui n'ont pas de perception d'eux-mêmes ou des autres, ça me paraît assez difficilement défendable.

    En résumé Chalmers ne propose pas seulement un système dualiste, il propose un système dualiste où la partie non-physique d'un être humain (je suppose que ce serait pas trop tordre les mots de l'appeler "âme" mais je veux pas mettre des mots dans sa bouche) ne fait absolument rien.
    Alors au moins on n'a pas à se demander comment elle interagit avec le monde physique mais ça reste vraiment douteux.

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    1. En effet, l'argument des zombies se focalise essentiellement sur l'aspect qualitatif de l'expérience et a pour but de montrer que l'aspect qualitatif est conceptuellement distinct de toute constitution physique. Si je comprends bien votre commentaire, ça revient à dire que son argument pourrait être étendu pour montrer que l'aspect qualitatif de l'expérience est aussi conceptuellement indépendant de la volition (ou du moins du fait d'avoir un pouvoir causal), et donc le dualisme que ça implique serait forcément épiphénoménaliste? C'est un point intéressant et j'avoue ne pas être assez specialiste du domaine pour savoir ce qu'en dirait Chalmers (ou d'autres convaincus par ce type d'arguments). Je me demande si la réponse ne serait pas si type : ayant des propriétés à la fois mentales et physiques, nous avions une expérience qualitative associée aux propriétés mentales et un pouvoir causal associé à nos propriétés physiques et c'est suffisant. Une autre réponse possible serait que de fait les propriétés mentales peuvent avoir un pouvoir causal dans notre monde quand bien même il serait concevable qu'elles n'en aient pas. L'argument des zombies montre juste que le pouvoir causal n'explique pas à lui seul l'aspect qualitatif.

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  2. Avant de lire l'article, je pense que notre conscience et à la fois guidée par notre génome et les expériences vécues ; je pense donc être fonctionnaliste et que ces 2 points précédents sont le pont entre la science et notre point de vue individuel.

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  3. Merci pour l'article bien pensé et bien écrit.

    J'ai voté en répondant explicitement à la question "Je suis ceci...", alors que je pensais "je suis plutôt, et encore, pour l'instant, ceci..." en me permettant la possibilité de changer un jour d'avis ou de l'affiner. Car nous parlons bien là de croyance, ou même de foi.

    Ceci dit le panpsychisme m'apparaît le plus en lien avec ce qui je constate généralement autour de moi : la récurrente coexistence dans l'explication du monde, de deux approches, ou principes, ou forces, ou ce qu'on voudra, qui sont toujours contraires/complémentaires et surtout inséparables, de la même chose, explication générique conçue comme *à la fois* moniste et dualiste (donc trine), avec l'expression "dualisme" prise non pas comme séparation tranchée, mais comme une "vue de l'esprit" de ce qu'est la monade, ou encore le réel. Le cas particulier (rapport corps/esprit) se retrouve en plein dans le cas général (principe générique), ce qui ne prouve rien du tout.

    Les propriétés de la quantique viennent effectivement appuyer ce point de vue, parsemant la science causaliste d'un délicieux parfum d'irrationalité à tendance synchronistique, pour paraphraser Jung.

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  4. "De tous temps" est la plus mauvaise manière de commencer une dissertation. Quand mes étudiants commençaient par "de tous temps les consommateurs se sont préoccupés du rapport qualité/prix de leurs achats", je leur rappelais qu'il n'y avait pas partout et toujours un prix, ni même un achat.

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