jeudi 11 juin 2020

La science est-elle objective ? (2) Contexte social et critiques féministes

On peut concevoir l'objectivité des sciences en terme de neutralité vis-à-vis de valeurs "contextuelles". Les intérêts politiques, privés, les valeurs morales ou culturelles, tout ceci ne devrait pas interférer avec son bon fonctionnement. C'est en tout cas ce que pensent les défenseurs de la rationalité scientifique.

Nous avons vu dans le dernier billet les principales motivations pour mettre en doute cette façon de voir les choses. Les théories scientifiques ne sont jamais testées et sélectionnés que dans un cadre, un paradigme. Bien sûr, les observations et les succès expérimentaux entrent en compte au moment de choisir la bonne théorie ou la bonne hypothèse pour expliquer des phénomènes, mais ces éléments ne sont pas suffisants. La question centrale est donc de savoir quels autres critères entrent en jeu. Est-ce que l'évaluation d'une hypothèse est purement rationnelle, suivant des critères objectifs comme la simplicité des explications qu'elle nous offre, ou est-ce qu'elle est affectée par le contexte social ou par des intérêts particuliers ? Et si c'est le cas, est-ce un problème à éviter tant que faire se peut, ou est-ce un aspect inévitable et pas forcément si problématique de la science ?

Nous allons voir dans cette article les différentes manières de répondre à ces questions qui ont été proposées en philosophie des sciences.

La science comme institution sociale

Alors, qu'est-ce qui pourrait nous faire penser que le choix théorique en science est influencé par un contexte sociale ?

Un premier constat est que la science telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui n'est pas le fait d'individus isolés travaillant chacun dans leurs coins sur ce qui les intéresse. C'est une entreprise collective, avec des équipes comprenant parfois des milliers de chercheurs et chercheuses. C'est une institution qui regroupe des disciplines variées, de plus en plus spécialisées, et de multiples laboratoires financés par des états, par l'industrie ou par des fondations privées, et soumise à des normes, publiant dans des journaux gérés pour la plupart par des entreprises commerciales spécialisées dans l'édition. De fait, la science n'est pas autonome vis-à-vis du reste de la société, et elle est nécessairement impactée par des facteurs politiques, internes ou externes.

Est-ce un problème ? Pas forcément. La neutralité vis-à-vis des valeurs sociales que promeut le rationaliste doit être qualifiée.

Prenons quelques exemples. Un laboratoire faisant de la recherche contre le cancer est motivé par des valeurs sociales, ou au moins financé par des institutions qui adhèrent à ces valeurs : en l'occurrence, la santé des êtres humains. Or personne je pense n'y verra une atteinte à l'objectivité des sciences. On peut à l'inverse condamner moralement des recherches visant à développer une arme nucléaire sans avoir l'impression d'interférer avec le bon fonctionnement des sciences. Troisième exemple : un laboratoire pourra refuser de faire de l'expérimentation sur les animaux pour des raisons éthiques, peut-être suivant des directives politiques. De nouveau, ça ne semble pas impliquer un quelconque manque d'objectivité de sa part.

Ces exemples contredisent l'idée, mentionnée au début de l'article précédent, que la science doit être "désintéressée" ou encore qu'"on ne perd rien à savoir la vérité". La recherche peut en principe être intéressée, et on peut perdre beaucoup de vies humaines à savoir la vérité sur la meilleure façon de construire une arme nucléaire, en tout cas si cette vérité est rendue publique, ou beaucoup de vies animales à savoir la vérité sur la toxicité de produits cosmétiques. L'objectivité des sciences ne semble pas remise en cause par ces remarques.

Et pourtant, il semble clair que dans d'autres cas, l'interférence de valeurs ou d'intérêts particuliers porte atteinte à l'objectivité du savoir scientifique. On peut penser par exemple aux cas de fraudes, à l'influence de lobbys industriels sur les résultats des recherche ou encore à la manière dont, dans l'histoire, des états totalitaires ont instrumentalisé la science à des fins idéologiques. Ces interférences ne sont pas seulement condamnables sur le plan moral : elles jettent un doute sur la validité des résultats obtenus. Alors comment faire la part des choses ?

Ce qui semble crucial pour l'objectivité n'est pas la neutralité dans le choix d'un sujet ou d'un programme de recherche (le cancer), ni, dans le choix d'applications technologiques particulières (l'armement), ni même dans le choix de méthodes, comme la façon dont sont collectées les données (l'expérimentation animale). Il est acceptable que des considérations éthiques entrent en jeu à tous ces niveaux. La neutralité, du point de vue du rationaliste, concerne avant tout le fait d'accepter ou de rejeter les hypothèses et théories sur la base des données disponibles. Un laboratoire qui fait de la recherche contre le cancer se doit d'être objectif sur l'efficacité de tel ou tel traitement, indépendamment des buts qu'il poursuit, et même si ce serait dans ses intérêts, par exemple pour sa notoriété, d'affirmer qu'un traitement donné est efficace sans en avoir la certitude.

Ainsi on peut considérer de manière schématique que la recherche fonctionne en différentes phases : (1) on pose une question de recherche, (2) on collecte des données, (3) on valide une hypothèse et (4) on en tire des conséquences pratiques. La neutralité vis-à-vis des valeurs concernerait essentiellement l'étape (3) (également l'étape (2) dans la mesure où les données doivent être objectives).

Certains auteurs ont avancé que ces différentes phases ne sont pas indépendantes les unes des autres. Il y a des allers-retours, la recherche peut tâtonner, reformuler ses questions ou changer de méthode suite à des résultats. Plus important encore, les applications possibles peuvent affecter la confirmation des hypothèses. Accepter ou rejeter une hypothèse sur la fiabilité d'un médicament, par exemple, c'est prendre un risque : celui de ne pas sauver des vies qu'on aurait pu sauver si l'on se trompe. Les valeurs et le contexte particulier, et notamment le risque d'erreur dans ce contexte, devraient donc être pris en compte y compris au moment de savoir s'il faut accepter ou rejeter les hypothèses.

Un rationaliste pourra toutefois répondre qu'il est en principe possible de faire la part des choses entre l'incertitude et la gestion du risque, et de quantifier les deux séparément. L'idée que l'acceptabilité ou non des hypothèses sur la plan purement cognitif ("désintéressé"), en amont de leurs éventuelles mises en oeuvre pratiques, devrait être indépendante du contexte sociale semble donc a priori légitime.

Et dans les faits, la science est-elle neutre ? Peut-on avoir confiance en l'objectivité des résultats scientifiques ?

La complexité des institutions sociales que nous évoquions et la division du travail qu'elle implique peut nous amener à nous questionner sur la confiance qu'on doit accorder à ces résultats. Personne n'est capable de vérifier chaque résultat publié dans une revue scientifique. Nous devons nous fier aux experts. Ce qui pourrait garantir la fiabilité de la science, et son indépendance vis-à-vis de valeurs morales, politiques ou d'intérêts individuels est un certain fonctionnement interne, un ensemble de "gardes-fous" qui inciterait les membres de cette institution à produire un contenu de qualité, soit individuellement, soit collectivement, notamment la revue par les pairs organisée par la journaux universitaires et la reproduction des résultats par des équipes indépendantes.

On peut penser que si leur réputation est en jeu, les scientifiques sont incités à produire des résultats fiables, mais ce n'est pas si évident : ça peut également les inciter à produire des résultats spectaculaires pour accroître leur visibilité. Les pressions à la publication découragent la publication de résultats négatifs, ou la réplication des résultats par d'autres équipes, qui n'apportent pas la même notoriété. Or l'absence de réplication peut inciter à la fraude, donc à l'intrusion d'intérêts contextuels en science.

(Sur ces sujets, on peut lire Hull et Kitcher)

Ceci montre que la science n'est pas toujours entièrement indépendante de valeurs contextuelles. Mais ce n'est pas forcément ce qui nous intéresse le plus ici. Ce qui divise vraiment les défenseurs de l'objectivité scientifique et ses critiques est l'idée que la science pourrait en principe être moralement neutre, et qu'elle tend à l'être, même si c'est de manière imparfaite. La question est de savoir si cette non neutralité est en principe corrigible, ou s'il s'agit d'un aspect généralisé contre lequel il est vain de lutter.

L'influence des valeurs

Selon certains, l'absence d'objectivité n'est pas un problème pratique. Ce n'est pas une simple imperfection de la science : la science ne peut pas, en principe, être objective.

Les scientifiques travaillent dans un paradigme. Ils acceptent un certain cadre théorique pour formuler leurs hypothèses, un certain nombre de principes méthodologiques et des présupposés métaphysiques ou de bon sens. Ils s'inscrivent dans une tradition de recherche. Toutes ces choses ne sont pas systématiquement remises en question à chaque expérience, on ne s'en sortirai pas ! Travailler dans un paradigme implique donc une forme de conservatisme. Selon Kuhn, ce n'est pas un problème, c'est même plutôt un gage de succès pour le paradigme.

Cependant cet aspect peut impliquer que les théories, modèles ou hypothèses produits par une communauté reflètent les valeurs largement partagées par les membres de la communauté. Une hypothèse est acceptée sur la base d'observations, certes, mais aussi sur la base de présupposés non questionnés. Selon Longino, certains de ces présupposés sont en fait invérifiables, et ils sont seulement validés par le fait qu'ils sont largement accepté au sein de la communauté. Ces croyances d'arrière plan seraient le principal véhicule des valeurs en science. Quand bien même on éviterait les fraudes et l'on insisterait pour reproduire systématiquement les résultats, elles seraient toujours présentes.

Ces valeurs pourraient avoir les influences suivantes :

  • guider le choix des hypothèses à tester au détriment d'autres, les causes qui semblent plausibles ou non pour un phénomène. Une équipe de recherche est limitée en ressource et ne peut tout tester, il faut faire des choix stratégiques. Ces choix seraient influencés par des valeurs.
  • impacter les méthodes de recherche, la manière de collecter et de sélectionner les données qu'on juge pertinentes (encore une fois pour raison de ressources limitées)
  • impliquer une certaine façon de catégoriser les phénomènes, par exemple ce qui compte pour maladie ou non en médecine (typiquement, l'homosexualité était autrefois considérée comme une maladie), et donc une manière de "poser les questions" qui n'est pas neutre.
Or les produits de la recherche, c'est à dire les hypothèses qui seront finalement validées, dépendent de ces aspects.

Un vecteur de valeur en particulier pourrait être la manière dont certains termes techniques sont interprétés par les scientifiques. L'idée est que les termes théoriques peuvent être "chargés de valeur", c'est à dire connotés positivement ou négativement, plutôt que seulement descriptifs (comme le propose Dupré)

Putnam parle à ce propos de termes "épais", dont un exemple est "cruel". La cruauté n'est pas un simple jugement de valeur négatif. Ce n'est pas un synonyme de mauvais. On l'associe à des comportements spécifiques, comme le fait de faire souffrir les autres gratuitement. Mais le terme n'est pas non plus une simple description de comportement, il implique bien un jugement négatif. Selon Putnam, ces deux composantes, descriptives et normatives, ne peuvent être clairement distinguées par l'analyse, elles sont intrinsèquement mêlées.

S'il en était de même des termes scientifiques, il est clair que le contenu des hypothèses et théories, et même des observations à partir desquelles ces théories sont vérifiées, ne serait pas entièrement neutre et factuel.

Il est peut-être difficile d'imaginer comment un terme comme "électron" puisse être connoté positivement ou négativement (à défaut, pour les électrons, d'être chargés négativement), mais c'est moins difficile à imaginer pour un terme comme "biodiversité", par exemple. La biodiversité, c'est par définition, ou presque, quelque chose qu'il faut préserver, et la manière de mesurer la biodiversité est impacté par cette connotation : on cherche une mesure qui "fait le job" (de fait, il n'existe pas de consensus sur la bonne façon de mesurer la biodiversité). Donc la manière dont on décrit le monde peut en principe refléter nos valeurs, et peut éventuellement affecter les hypothèses qu'on juge plausibles ou non, les méthodes d'enquêtes, la collecte de données.

Un exemple concret, analysé par Anderson, concerne le terme "divorce". Anderson s'est intéressée à deux études sur le divorce, l'une menée par un homme et l'autre par une femme. D'après ses analyses, il semble que le fait de concevoir le divorce comme un évènement ponctuel connoté négativement (la version du chercheur) ou comme un long processus de libération (la version de la chercheuse) affecte la recherche à tous les niveaux, de la formulation d'hypothèses à la collecte des données en passant par leur interprétation.

On peut se demander à quel point ce type d'effet est répandu, et on peut soupçonner qu'il affecte tout particulièrement les recherches dont les sujets sont humains : la biologie, la psychologie, la paléontologie, l'archéologie, la sociologie...

À noter que l'idée que les termes scientifiques sont parfois connotés et induisent une influence de valeurs sociales sur la recherche n'est pas en soi incompatible avec défense d'un idéal de neutralité si l'on pense que ces connotations peuvent être rendue explicites par réflexion et qu'on peut les corriger quand c'est problématique (et on peut considérer que c'est en partie ce que fait Anderson). C'est seulement un problème si l'on pense que cet aspect n'est pas corrigible par l'analyse rationnelle. Cependant, comme nous allons le voir maintenant, certaines positions en épistémologie considèrent que ce type d'influence n'est en effet pas entièrement corrigible suivant des critères rationnels, et qu'il faut en tirer les enseignements pour réviser le fonctionnement des sciences.

L'épistémologie féministe

L'exemple du divorce mentionné plus haut concerne un type de biais particulier : un biais sexiste. L'intrusion de valeurs en science a été tout particulièrement étudié par des féministes qui se sont intéressées aux sciences. On parle à propos de ce mouvement d'épistémologie féministe, théorisée notamment par Harding ou Haraway, parmi d'autres (vous pourrez en savoir plus sur cette chaîne Youtube).

Ce mouvement avance en général que l'intrusion de valeurs en science n'est pas quelque chose dont il faudrait se prémunir. C'est quelque chose d'omniprésent qu'il faut au contraire assumer. Nous avons ici une rupture assez radicale avec l'attitude rationaliste et avec l'épistémologie traditionnelle, et ce mouvement entretient des rapports plus ou moins étroits avec la sphère militante.

Une manière de théoriser ces idées est ce qu'on appelle la "standpoint theory" (qu'on pourrait traduire par "théorie du positionnement").

À l'origine issue du marxisme, cette théorie était associée à l'idée que les prolétaires sont mieux à même, de par leur expérience, de comprendre les rapports de domination à l'œuvre dans la société que ne le sont les capitalistes, aveuglés en quelque sorte part leurs intérêts de classe. Cette idée a été étendue à d'autres rapports de domination, en particulier aux questions de race et de genre. Il s'agit donc d'affirmer que certains acteurs, de par leur position (comme le fait d'être une femme) et leur expérience sociale, ont accès à une perspective sur le monde à laquelle d'autres acteurs n'ont pas accès. Plus précisément, les membres d'un groupe dominés auraient un "privilège épistémique" leur offrant la possibilité (pas forcément réalisée) de mieux connaître la nature même des rapports de domination. À noter que la standpoint theory, en particulier avec cette idée que certaines connaissances seraient radicalement inaccessible à certains acteurs, est controversée.

Si l'on accepte ceci, il en résulte qu'une communauté presque entièrement constituée, au hasard, d'hommes, serait biaisée en faveur de certaines hypothèses et au détriment d'autres et n'aurait pas forcément la possibilité de s'en apercevoir. Il se trouve que la communauté scientifique était presque exclusivement composée d'hommes jusqu'à récemment. Selon ces thèses, les croyances de cette communauté refléteraient les intérêts des membres de cette communauté dans la société, en l'occurrence les hommes, privilégiant les hypothèses qui minorisent l'importance des femmes et valorisent celle des hommes. Ils n'auraient pas accès à une perspective féminine sur le monde, et il en ressortirait des représentations inévitablement partiales. Les féministes se sont attachées à montrer que de tels biais étaient effectivement à l'œuvre dans différents domaines, comme l'archéologie, et que la présence de femmes dans les équipes de recherche permettait d'ouvrir de nouvelles perspectives (voir cette vidéo). On peut bien sûr étendre ces thèses aux problématiques raciales.

Comme je le disais, selon ces thèses, l'influence de valeurs contextuelles en science est plus ou moins inévitable. Il ne s'agit pas de biais à corriger : la perspective d'une neutralité est illusoire, puisque nous sommes tous socialement situés. En outre, les valeurs pourraient avoir un effet positif dans la manière dont elles guident la recherche, par exemple en nous indiquant les aspects importants d'un phénomène, et justement, les valeurs féministes auraient joué ce rôle.

Qu'est-ce que ça implique pour le fonctionnement de la science ? Eh bien, deux attitudes sont possibles.

Selon la première attitude, la plus radicale, plutôt que de promouvoir un idéal de neutralité, il faudrait accepter que la science dans son ensemble n'est pas neutre, et faire en sorte qu'elle soit mue par des valeurs progressistes, notamment féministes, plutôt que réactionnaires. La science serait finalement elle aussi un champ politique à investir.

Un problème avec cette approche est qu'on peut se demander si tout le monde saura se mettre d'accord sur ce que sont ces valeurs progressistes. En outre la notion d'objectivité, quelle que soit la manière dont on la conçoit, semble tout de même être bien motivée : le but est d'éviter le dogmatisme idéologique, de se prémunir des biais de confirmation, d'accepter la remise en question. L'objectivité semble être le garant de la confiance qu'on peut avoir envers les résultats scientifiques, indépendamment de notre position sociale. En l'absence de cette notion, il devient difficile de différencier ce qui relève du fonctionnement normal de la science et ce qui relève du dysfonctionnement (par exemple l'instrumentalisation par un régime totalitaire) : on devrait se contenter d'une réprobation morale des valeurs en jeu. Cette approche brouille les frontières entre la science et d'autres activités humaines.

Une seconde attitude, notamment défendue par Longino, permet de répondre à ces inquiétudes. Il est possible de préserver une certaine notion d'objectivité en la redéfinissant : il ne s'agirait pas d'éliminer les valeurs, comme le voudraient les rationalistes, mais au contraire de les rendre explicites et de les multiplier en favorisant la diversité au sein de la communauté scientifique et le débat démocratique. Ce débat porterait y compris sur les valeurs à adopter au moment de confirmer ou d'infirmer les hypothèses et sur des questions politiques. Ce pluralisme et cette multiplication des points de vue éviterait à la recherche d'avoir des "points aveugles", et permettrait de se prémunir du dogmatisme idéologique (cette approche est similaire à "l'anarchisme méthodologique" promu par Feyerebend).

Pluralisme contre monisme

Une caractéristique assez nette de ces approches et qu'elles sont normatives. Là où les rationalistes peuvent prétendre décrire la science telle qu'elle se fait, peut-être de manière imparfaite, partant du principe qu'il s'agit d'une activité rationnelle, les approches féministes visent à changer la science, à dire comment elle devrait se faire, et cet aspect est clairement assumé (ou du moins, si les rationalistes ont aussi une position normative, elle vise plutôt à coller à la manière dont se fait actuellement la science, alors que l'épistémologie féministe est révisionniste).

Une implication qui peut paraître controversée est que dans ces approches, un programme de recherche n'a pas forcément besoin d'être cohérent avec d'autres programmes de recherches. S'il faut multiplier les points de vue, différents champs ou programmes de recherche pourraient se contredire entre eux parce qu'ils adoptent des valeurs différentes, privilégient des méthodes différentes, et selon ces auteurs et autrices, il n'y a pas forcément besoin de chercher une réconciliation. On parle à ce sujet de pluralisme.

Le pluralisme nie que le but de la science soit de décrire de manière unifié un ensemble de faits objectifs. La réalité elle-même ne serait pas forcément unifiée, et pourrait être décrite depuis plusieurs perspectives incompatibles qui peuvent cohabiter. La manière de catégoriser les phénomènes du monde serait relative à des buts et intérêts particuliers.

On peut penser à ce titre à la manière dont les pêcheurs et les cuisiniers classifient les espèces de poisson en fonction de leurs activités : le fait que ces classifications soient incompatibles avec celle des biologistes n'est pas a priori un problème si le but n'est pas de refléter une réalité objective (voir l'article sur les classes naturelles). On peut également penser à la manière dont différentes cartes peuvent refléter différents aspects d'une ville ou d'un pays : la densité de population ou les ressources naturelles par exemple. L'idée est qu'il en irait de même pour les catégories scientifiques, et ce de manière généralisées : elles seraient relatives à des intérêts humains particuliers (ces analogies ont leurs limites. Dans le cas des cartes, les différentes descriptions ne sont pas foncièrement incompatibles : elles sont seulement sélectives. Mais ce type de perspectivisme, si on peut avoir l'impression de le saisir intuitivement, est difficile à articuler clairement). Cette idée que les classifications scientifiques soient relatives à des buts ou activités laisse également penser que la distinction entre science et technologie, ou entre science théorique et appliquée, ne serait pas une distinction tranchée.

Le pluralisme n'est pas vraiment compatible avec l'idée qu'il existerait des valeurs épistémiques universelles, associées à la "bonne connaissance", qui joueraient le rôle de critères objectifs pour sélectionner les théories, par opposition aux valeurs contextuelles.

En effet, parmi les valeurs épistémiques est souvent invoquée la cohérence des différentes théories entre elles. Pour les pluralistes, la multiplicité des approches, même incompatibles, est au contraire souhaitable, et cette prétendue valeur universelle serait en fait contextuelle. Et l'on peut critiquer de même toutes les valeurs prétendument rationnelles : pourquoi privilégier la cohérence avec les théories existantes plutôt que la nouveauté ? Pourquoi privilégier la simplicité des théories plutôt que la complexité, qui sait apprécier la différence (notamment en sciences humaines, les différences entre personnes contre la simplicité de l'individu rationnel) ? On pourra aussi avancer que la notion même d'objectivité et les critères d'évaluation des hypothèses ont évolués au cours de l'histoire des sciences, ce qui contredit l'idée qu'il y ait des valeurs épistémiques universelles. On peut aller plus loin encore et affirmer, comme le fait Keller, que les notions d'objectivité et de connaissance seraient des valeurs contextuelles, associées à la domination, au contrôle et à la masculinité : des valeurs patriarcales qu'il faudrait abolir. Il faudrait leur opposer des valeurs d'empathie par exemple.

À noter que certaines philosophes, notamment Longino, se qualifient d'empiristes, et considèrent que l'adéquation entre théorie et observations reste le critère de sélection le moins susceptible d'être influencé par des valeurs contextuelle. Le pluralisme tient alors seulement au fait que ce critère d'adéquation empirique est insuffisant (du fait de la sous détermination examinée dans le billet précédent).

On voit toutefois que ces approches peuvent être assez radicales, même quand elles tentent de préserver une certaine notion d'objectivité.

Critiques de l'épistémologie féministe

Les thèses centrales de l'épistémologie féministe ne font pas l'unanimité. Nous avons vu dans le dernier billets que beaucoup de philosophes ne sont pas convaincus que la notion de sous-détermination ait des implications aussi radicales que ce que certains prétendent.

Outre l'existence de biais dans la recherche, existe-t-il d'autres éléments en faveur de ces thèses ?

La sociologie des sciences s'est intéressée à la manière dont se résolvent les controverses scientifiques, et aux facteurs sociaux, notamment politiques et idéologiques, en jeu, notamment à travers ce qu'on a appelé le "programme fort" de la sociologie. À une échelle plus locale, certains, comme Latour, se sont intéressés au rôle que jouent les interactions sociales dans la recherche. Certains de ces chercheurs, en particulier Latour, ont prétendu non seulement que les résultats scientifiques sont influencés par des facteurs sociaux, mais que leurs recherches montrent que les notions philosophiques de rationalité, de vérité ou de preuve empirique étaient tout bonnement inutiles pour rendre compte du fonctionnement de la science. Ceci semble aller dans le sens de l'épistémologie féministe.

(Ces approches, notamment le programme fort de la sociologie, sont plus ou moins liées à la notion de construction sociale, dont j'avais promis de parler dans le dernier billet. Cependant à la réflexion, cette notion ne me semble pas directement pertinente pour le débat qui nous intéresse ici. J'en reparlerai peut-être une autre fois sur ce blog).

Cependant l'idée que les considérations rationnelles, voire empiriques, ne joueraient aucun rôle en science est une position provocante difficilement défendable. On peut soupçonner qu'il s'agit simplement d'ériger ce qui était un simple principe méthodologique consistant à ne pas s'intéresser à ces considérations en un résultat positif affirmant leur non-pertinence, une étape de raisonnement qui ne s'ensuit pas. (Goldman, Laudan et Haack ont argumenté contre ce type de vue)

Des modèles alternatifs ont été développé (par Kitcher, Giere, Hesse ou Zollman), prenant en compte le rôle des données empiriques, la prise de risque, la communication des résultats et le financement de la recherche. Il peut y avoir l'idée, proposée par Hesse, qu'un agent est motivé par des considérations rationnels, comme la conformité entre ses croyances et ses observations, tout en cherchant à optimiser la cohérence entre ses croyances et le contexte social. Ce contexte influence donc ce qu'un membre d'une communauté considère plausible ou non, mais il n'est pas exclusif, et la rationalité joue bien un rôle au niveau individuel. Kitcher prétend proposer un compromis entre les "rationalistes extrêmes" et les "debunkers sociologiques" en appliquant les principes de rationalité non pas à l'évaluation des croyances directement, mais plutôt aux changements de croyance. Ceci permettrait une convergence des croyances de la communauté suivant des critères de rationalité.

Pour finir, certaines des critiques qu'on peut apporter aux approches que j'ai présenté viennent même de considérations féministes.

Les thèses de l'épistémologie féministe présentées plus haut se basent sur l'idée que les présupposés non-observationnels qui font que les scientifiques acceptent ou rejettent les hypothèses scientifiques (notamment ceux qui permettent d'interpréter les observations) sont généralement invérifiables et irréfutables, et seulement évaluables selon des valeurs contextuelles, depuis un contexte social. Cette idée ne coule pas de source. On pourrait avancer par exemple que la physique a souvent remis en question nos présupposés non questionnés pour des raisons essentiellement empiriques. Et on pourrait avancer que les philosophes féministes l'ont fait également.

Comme l'observe Ruphy, les philosophes féministes ont montré de manière convaincante la faiblesse d'hypothèses biaisées en faveur d'une vision centrée sur les hommes, en biologie ou en archéologie par exemple. Or elles ne l'ont pas fait en se contentant de mettre en avant des valeurs féministes en opposition aux valeurs patriarcales, mais bien en démontrant les faiblesses empiriques de ces hypothèses, par exemple leur non respect de standards de preuve ou leur non prise en compte d'autres hypothèses bien confirmées, suivant des critères objectifs donc. D'après Ruphy, les présupposés implicites qui jouent un rôle dans l'acceptation des hypothèses au sein d'une communauté, par exemple les blais masculinistes, peuvent généralement être rendus explicites, puis critiqués suivant des critères objectifs, à même de convaincre ceux qui entretenaient ces présupposés, et c'est en général justement ce que font les critiques féministes pour nous convaincre, y compris celles qui se positionnent contre l'idéal de neutralité.

Ainsi, paradoxalement, critiquer l'idéal de neutralité en affirmant que l'examen rationnel de nos présupposés est impossible pourrait désarmer les nombreuses critiques féministes qui montrent que la science n'atteint pas en pratique cet idéal.

Même en acceptant une partie de la "standpoint theory", et en étant donc favorable à la promotion de la diversité dans la communauté scientifique et au débat démocratique pour se prémunir de points aveugles, on peut maintenir l'idée qu'idéalement, la science devrait viser l'indépendance vis-à-vis de valeurs contextuelles. La diversité serait justement un moyen d'atteindre cet objectif, puisqu'elle faciliterait la possibilité de révéler des biais à l'œuvre chez certains membres de la communauté. Les débats démocratiques concernant l'acceptabilité des hypothèses seraient à promouvoir, mais ils devraient être principalement nourris par des considérations empiriques et rationnelles, notamment un examen critique des présupposés non questionnés, et non par des considérations politiques ou morales.

Que l'on soit convaincu ou non par l'épistémologie féministe, ces critiques envers la rationalité scientifique ont apporté et continuent d'apporter des éléments intéressants pour bien comprendre le fonctionnement des sciences.

mardi 9 juin 2020

La science est-elle objective ? (1) Valeurs et paradigmes

"La science est objective. Les théories scientifiques sont moralement neutres, ni bonnes ni mauvaises : seul ce qu'on en fait est bon ou mauvais. Il faut différencier science et technologie. La science pure, contrairement à la technologie, cherche seulement à donner des faits, à décrire ou comprendre le monde de manière désintéressée, pas à le changer. Refuser d'accepter les résultats scientifiques pour des raisons morales est irrationnel. Refuser de faire des recherches sur un sujet quelconque pour des raisons morales est également irrationnel : on ne perd rien à savoir la vérité."
Vous vous reconnaissez peut-être dans ce type de discours. Ce sont des idées assez répandues, en particulier chez les défenseurs de la rationalité scientifique. En face d'eux certains diront :
"Une théorie scientifique n'est qu'une façon de voir le monde parmi d'autres. Il n'y a pas de distinction tranchée entre science et technologie. La science est politique, idéologique, elle n'est jamais neutre. Les théories scientifiques sont des constructions sociales. Les résultats scientifiques ne correspondent pas à une vérité absolue, mais à une perspective socialement située. Il n'y a pas de faits absolus. Il convient d'évaluer sous un angle moral la recherche scientifique."
"Post-modernes ! Relativistes !" S'écrieront les premiers (quand ils savent rester polis). "Scientistes !" Répondront les seconds. Si vous fréquentez un peu les réseaux sociaux, il ne vous sera pas difficile d'imaginer que cela donne lieu à des débats houleux, parfois initiés par l'actualité politique ou scientifique.

Je vous propose ici de prendre un peu de recul et de réfléchir à ces questions de manière dépassionnée, du moins tant que faire se peut, en évitant de caricaturer l'un ou l'autre des partis.

jeudi 6 février 2020

Livre à paraître : Modal Empiricism

Je suis sous contrat avec Springer pour publier une version de ma thèse de doctorat en anglais cette année. L'intitulé est "Modal Empiricism: Interpreting Science Without Scientific Realism". J'y défend une manière de comprendre le fonctionnement des sciences et d'interpréter leur contenu qui n'est pas réaliste, mais qui s'appuie fortement sur l'idée qu'il y a du possible et des contraintes sur le possible dans le monde (à mon avis le meilleur compromis dans le débat).

Il s'agit d'une version condensée, donc plus courte de la thèse (celle-ci comprenait une revue extensive de la littérature et des chapitres programmatiques qui n'y figureront pas). C'est aussi une meilleure version. Une bonne partie de mon travail de thèse a été publiée dans des revues académiques, ce qui veut dire que j'ai reçu de nombreux commentaires. J'ai aussi poursuivi mes recherches après le doctorat sur le thème de la représentation scientifique. Tout ça m'a permit d'affiner mes positions

Si vous voulez en savoir plus sur le contenu, vous pouvez consulter cet article chez PhiloMedia ou pour encore plus de détails mon blog en anglais Modal Empiricism. J'ai hâte que le livre soit publié, et j'espère que vous serez nombreux à me lire !

lundi 9 septembre 2019

Ethique et méta-éthique

Gian Battista Zelotti - Time, the Virtues, and Envy Freed by Evil - WGA25963

Il est un aspect des sciences que je n’ai pas encore abordé sur ce blog, à savoir l’éthique des sciences. J’espère y remédier prochainement, mais aujourd’hui, je souhaite m’intéresser (comme de coutume à cette époque de l’année) à une question qui est issue d'un autre domaine de la philosophie. Je vais donc parler de méta-éthique.

Derrière ce terme pompeux se cache la partie de la philosophie qui s’intéresse à la question du bien et du mal, de manière abstraite : elle ne cherche pas à savoir ce qui est bien ou mal dans un cas particulier, pas même en général, mais plutôt : comment comprendre ou interpréter les discours moraux, les discours sur les valeurs ? Que veut-on dire quand on dit que quelque chose est « bien », ou qu’il « faut » que ce soit ainsi ?

Vous pouvez répondre au sondage en fin d'article après l'avoir lu !

Normatif et descriptif

Une distinction importante en philosophie est celle entre jugement descriptif (de fait) et jugement normatif (de valeur). Par exemple « tu vas boire un verre » est descriptif, mais « tu devrais travailler » est normatif, ou encore « le chômage a augmenté » est un jugement de fait, mais « la politique du gouvernement est désastreuse » est un jugement de valeur (qui sous-entend que cette politique devrait changer).

On peut comprendre assez intuitivement cette distinction : ce qui relève du descriptif concerne la manière dont le monde est, et non la manière dont il devrait être. Un jugement descriptif doit s’ajuster au monde, sinon le jugement est faux. A l’inverse, dans le cas d’un jugement normatif, c’est le monde qui doit s’ajuster à notre jugement, sinon le monde est mauvais. Un jugement normatif peut donc être motivant, pousser à l’action, tandis qu’un jugement descriptif n’est pas à lui seul motivant (il l’est seulement s’il s’accompagne d’un désir particulier) : c’est seulement un constat. On retrouve le même type de distinction entre fait et valeur, ou entre croyance et désir, et Hume a argumenté, de manière notoire, qu’il est impossible d’arriver par déduction à une conclusion normative à partir de prémisses seulement descriptives : les valeurs ne se réduisent pas aux faits.

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Ceci dit un jugement normatif est toujours un jugement, et les jugements descriptifs et normatifs partagent certains aspects : en particulier, on peut raisonner logiquement sur la base du normatif de la même manière qu’on raisonne sur les faits (si c’est mal de taper quelqu’un, alors c’est mal de taper Pierre). Dans tous les cas, il s’agit apparemment d’attribuer des propriétés à des choses, et certains, comme Putnam, ont défendu qu’il existe des termes du langage qui sont à la fois normatifs et descriptifs : par exemple « cruel », qui décrit certains types de comportements tout en ayant une connotation négative. D’après Putnam, les deux composantes ne peuvent être clairement distinguées.

Si les aspects descriptifs du langage peuvent ne pas sembler très mystérieux à prime abord (il s’agit de dire comment le monde est), il en va autrement des aspects normatifs : qu’est-ce que ça veut dire qu’il « faudrait » que les choses soient d’une manière ou d’une autre, que ce serait « bien » ? Qu’est-ce qui « rend vrai » ce type d’énoncés ? Qu’est-ce que le bien ?

C’est à ce type de question que s’intéresse la méta-éthique. Il existe une variété de points de vue sur la nature des jugements normatifs en général, moraux en particulier, que l’on va détailler ici.

Le réalisme moral

L’idée peut-être la plus intuitive pour analyser les jugements moraux est qu’il existe un bien objectif : certains faits, certaines actions ou certaines personnes sont plus ou moins bonnes ou mauvaises, et ceci est vrai de manière absolue. C’est ce qu’on appelle le réalisme moral. Mais comment comprendre cette mystérieuse propriété objective que serait le bien et le mal ? Et si elle existe, comment pourrait-on en avoir une connaissance ? Et pourquoi cette propriété en particulier nous pousserait à agir d’une manière ou d’une autre : pourquoi dire « c’est bien » d’une action et faire exactement l’inverse nous semble irrationnel, quand dire « c’est jaune » d’un objet n’a pas de telles implications ?

Sur ces questions, il existe principalement deux attitudes chez les réalistes moraux. La première est le naturalisme, qui affirme que les propriétés morales sont fondées sur des propriétés naturelles, par exemple sur le bonheur et la souffrance (ou parfois sur des notions plus sociales, comme le mérite). Si nous pouvons savoir, par simple expérience, que le bonheur est une bonne chose, ceci peut servir de guide à ce qui est bien ou mal dans le monde. Les principes moraux ou règles d’action pourraient être connaissables sur la base de généralisation, tout comme les lois de la nature seraient connaissables par généralisation des phénomènes. Le naturalisme s’oppose à l’intuitionnisme, qui affirme que les propriétés morales viennent « en plus » des propriétés naturelles, et qu’elles sont connaissables par pure intuition morale (ce type de position est souvent associé à des morales religieuses).

Ces différentes attitudes vont souvent de pair avec différentes théories morales. On distingue généralement trois grandes familles de théories morales, qu’on peut résumer (de manière un peu simplifiée) comme ceci :

Le conséquentialisme :
les états de faits sont moralement bons ou mauvais s’ils ont certaines caractéristiques.
Le déontologisme :
les actions sont moralement bonnes ou mauvaises si elles suivent certaines normes.
L’éthique de la vertu :
les personnes sont moralement bonnes ou mauvaises si elles ont certains traits de caractère.

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Les théories morales

Pour un conséquentialiste, les actions ne sont bonnes ou mauvaises qu’indirectement, en vertu de leurs conséquences : parce qu’elles donnent lieu à de bonnes ou à de mauvaises choses. Le conséquentialisme (dont l’utilitarisme est sans doute la version la plus connue) peut se comprendre par exemple comme : ce qui est bien, c’est de maximiser le bonheur dans le monde, ou encore, de maximiser les préférences individuelles. Il mène à beaucoup de complications quant à la manière de mieux formuler cette idée de maximisation (faut-il prendre en compte la distribution ou seulement la moyenne ? Etc.). L’idée que le bien serait calculable peut s’avérer assez contre-intuitive : un chirurgien doit-il tuer volontairement une personne pour donner ses organes si ça peut en sauver trois ? Elle peut également paraître très exigeante, du fait qu’elle n’est pas vraiment centrée sur les agents moraux, mais sur un bien « factuel » : pour un pur conséquentialiste, il pourrait être meilleur de donner tout son argent pour aider des orphelins dans un pays lointain que de bien s’occuper de ses propres enfants. En effet, le fait d’avoir une relation particulière avec certaines personnes ne compte pas moralement si on pense en termes purement factuels. Ainsi le conséquentialisme semble impliquer que nous agissons extrêmement mal en permanence.

Ces aspects contre-intuitifs font que beaucoup répugnent à l’accepter, mais les conséquentialistes peuvent répondre que nos intuitions sont souvent trompeuses, et que nous ferions mieux de suivre notre raison.

En général, nous avons peut-être naturellement des intuitions plus déontologistes, c’est-à-dire que nous pensons que la morale concerne en premier lieu les actions des personnes, auxquelles s’appliquent des principes moraux. Ainsi on entend souvent dire « c’est l’intention qui compte », ce qui sous-entend que c’est l’acte volontaire, plutôt que ses conséquences, qui importent pour la morale. C’est l’idée défendue par le déontologisme : ce qui fait qu’une action est bonne ou mauvaise est qu’elle obéit à certaines normes.

Ces normes peuvent être fondé sur les droits ou sur les devoirs, suivant qu’elles concernent la cible d’une action ou l’auteur de l’action : par exemple, le droit au respect, à la dignité, ou le devoir de ne pas tuer ou de ne pas mentir.

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Le déontologisme a pour avantage de permettre une analyse plus fine des actions morales, tenant compte par exemple de relations particulières envers certaines personnes (le devoir de bien s’occuper de ses enfants) ou permettant de différencier moralement des actions qui ont les mêmes conséquences (par exemple, laisser quelqu’un faire une mauvaise action est moins grave que de faire cette mauvaise action soi-même, quand bien même les conséquences dans les deux cas, entre agir ou non, sont exactement les mêmes). Mais il est aussi plus rigide par certains aspects, justement parce qu’il est « aveugle aux conséquences » et insensible au contexte. Kant était un déontologiste célèbre qui affirmait qu’une action est bonne si elle suit une norme qui est parfaitement généralisable, c’est-à-dire que tout le monde pourrait la suivre sans contradiction : par exemple, mentir est mal parce que si tout le monde mentait, la communication n’aurait plus aucun sens. Il allait jusqu’à affirmer que mentir à un meurtrier pour sauver un ami est mal, parce que c’est un mensonge, et que le mensonge n’est pas généralisable… On voit ici cette rigidité à l’œuvre.

En somme, le déontologisme a pour avantage d’être centré sur les agents, mais pour inconvénient d’être aveugle aux conséquences, quand le conséquentialisme souffre exactement des problèmes inverses. A noter qu’il existe aujourd’hui des versions un peu intermédiaires entre déontologisme et conséquentialisme, comme l’utilitarisme de la règle. Une autre approche pour palier à ces difficultés est l’éthique de la vertu.

L’éthique de la vertu était la théorie éthique entretenue par Platon et Aristote, et elle a été remise au goût du jour récemment. Le concept de vertu désigne un trait de caractère, une certaine disposition fortement intégrée chez une personne qui favorise, de manière générale, la prospérité, l’épanouissement, le bien-être. Il s’agit par exemple d’une disposition à ne pas mentir, mais une disposition intégrée chez la personne au point d’être devenue naturelle. La vertu s’accompagne d’une sagesse pratique : faire preuve de courage est vertueux, mais encore faut-il tenir compte du contexte. Ce type de théorie pourrait être un juste milieu entre déontologisme et conséquentialisme, mais elle est cependant assez peu précise, et on peut se questionner sur sa capacité à résoudre des dilemmes moraux.

Le nihilisme

Tout ceci est bien beau, mais le bien existe-t-il vraiment de manière absolue ? Est-ce que ces théories ont vraiment un sens ? Peut-être que nous nous trompons radicalement quand nous affirmons qu’une chose est bonne ou mauvaise, parce qu’en fait le bien et le mal n’existent pas.

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On peut parler à ce sujet d’amoralisme ou de nihilisme. Nietzsche, par exemple, défendait que les principes de la morale chrétienne sont dérivés de prescriptions mises en place par les institutions du passé (l’Église notamment), et dérivent de rapports de force sociaux. On pourrait en inférer que les gens pensent qu’il existe du bien et du mal, quand en réalité ils n’ont fait qu’intégrer des principes imposés au cours de l’histoire par les institutions religieuses : il n’y aurait pas vraiment de bien et de mal (à noter cependant les positions méta-éthiques de Nietzsche sont complexes et sujettes à interprétation).

Une version plus moderne d’amoralisme est basée sur la théorie de l’évolution. Ici ce ne sont plus les institutions religieuses qui nous ont mises dans l’erreur, mais simplement notre passé évolutif. L’idée peut être la suivante : les principes moraux ne seraient que des rationalisations a posteriori de réactions émotionnelles sélectionnées par l’évolution. Par exemple : nous avons naturellement un sentiment d’attachement envers nos enfants. Ce type de sentiment a été sélectionné par l’évolution parce qu’il favorise la survie des enfants (de même on peut expliquer l’altruisme biologique en termes évolutifs). Nous cherchons une base rationnelle à ce sentiment, et finissons naturellement par croire que « prendre soin des enfants, c’est bien ». Mais en fait c’est illusoire : il n’y a pas de bien ou de mal.

Darwin donne un exemple amusant à cette théorie, affirmant que si les abeilles étaient rationnelles, elles pourraient bien croire que c’est un devoir sacré pour une mère que de tuer ses filles fertiles. A l’appui de ceci, on peut remarquer que certains singes manifestent des émotions de ressentiment envers les tricheurs, par exemple, ce qui semble indiquer que nos sentiments moraux ont en effet une origine biologique.

Ce type de thèse peut permettre d’expliquer pourquoi il existe des désaccords moraux entre différentes cultures, s’il s’agit de prescriptions institutionnelles intégrées, comme le fait que la polygamie soit perçue comme moralement condamnable dans certaines cultures et non dans d’autres. Elle explique que le discours moral fonctionne « comme si » le bien et le mal étaient des propriétés objectives, tout en évitant d’affirmer l’existence réelle de ces propriétés, qui peuvent paraître somme toute bien mystérieuses.

Mais n’est-ce pas un peu simpliste ? Nos valeurs morales ne se réduisent certainement pas à des instincts naturels : au contraire, elles vont bien souvent à l’encontre de ces derniers. La réflexion et les débats éthiques nous amènent souvent à revoir des prescriptions institutionnelles ou culturelles (droit de vote généralisé, éthique animale). Et finalement, s’il est peut-être vrai que les principes moraux sont en une certaine mesure fondés sur des émotions, et que celles-ci s’expliquent par un passé évolutif, on pourrait envisager que l’évolution naturelle ait favorisé dans certains cas la reconnaissance du bien, parce que celui-ci va de pair avec notre survie. En effet, l’idée que le bien et le mal n’existent pas du tout, que ce ne soit pas vraiment mal de torturer des bébés pour le plaisir, ou que l’abolition de l’esclavagisme n’était ni bien ni mal, semble difficile à avaler.

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Le relativisme

Si l’on est prêt à admettre que le bien et le mal existe vraiment, comment rendre compte des désaccords moraux entre cultures (par exemple sur la polygamie ou l’avortement) ? On pourrait dire que l’une des cultures est dans l’erreur. Ou bien on pourrait maintenir que chacune a raison : le bien et le mal seraient des notions relatives.

Cette position est souvent motivée par une tolérance morale : l’idée est qu’on ne devrait pas prescrire à des communautés différentes notre conception du bien et du mal. Mais elle souffre de pas mal de difficultés, la première étant que la tolérance est elle-même une valeur morale. Dans ce cadre, impossible de dire que le relativisme est une « meilleure » théorie, puisque le bien est relatif. Il pourrait être « bien », du point de vue d’une culture, d’imposer sa morale aux autres, bien que ce soit « mal » du point de vue d’une autre culture… Voilà qui est un peu problématique.

Le relativisme moral est principalement motivé par les différences culturelles. Remarquons cependant que certains principes, comme la condamnation du vol, sont très répandus. C’est le cas également de principes moraux généraux, comme « ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », qui se retrouve chez Confucius, dans le bouddhisme et le christianisme. Peut-être que les différences entre cultures sont en fait issues de différences non pas morales, mais sociales, qui impliquent d’appliquer différemment les mêmes principes moraux, mais en fait la notion de bien et de mal serait objective. Après tout, si les opinions sur ce qui est bien et mal pouvaient être radicalement différentes d’une culture à l’autre, pourquoi continuer à dire que nous parlons de la même notion ?

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En outre, la notion de communauté ou de culture est plutôt floue. Et pourquoi penser qu’il y aurait une autorité morale des communautés sur leurs membres ? Que faire des dissidents (quelqu’un qui s’opposerait à la polygamie dans une société qui l’accepte, ou l’inverse) : sont-ils forcément dans l’erreur car leur communauté les juge ainsi ? Les principes moraux à l’œuvre dans une culture sont-ils toujours acceptés par les membres pour de « bonnes » raisons ?

Pour répondre à ce problème, ou pourrait pousser le relativisme jusqu’à accepter que la morale est relative à chaque individu. Mais alors il ne reste plus grand-chose de l’idée que le bien et le mal existent.

Les jugements moraux disent-ils le vrai ?

Si l’on pousse le relativisme jusqu’à affirmer que le bien et le mal sont relatifs à chaque individu, peut-être qu’il n’y a plus vraiment de sens à affirmer que les jugements moraux sont vrais ou faux au même sens que peuvent l’être des jugements descriptifs. Certains philosophes ont défendu ce type de thèse.

L’idée est que les jugements moraux, plutôt que des affirmations, seraient à comprendre comme des « actes de parole » (voir l’article sur la philosophie du langage). Certains énoncés, comme « merci », « va-t’en » ou « je te promets » n’ont pas pour but de dire comment sont les choses, mais plutôt d’agir sur notre interlocuteur. Il en irait de même des jugements moraux comme « c’est ignoble » ou « il ne faut pas mentir ».

Parmi les types d’actes envisageables, on peut penser à des prescriptions : un énoncé comme « tu devrais travailler » viserait simplement à motiver quelqu’un à travailler. On peut aussi penser à des expressions de sentiments : « la politique du gouvernement est désastreuse » exprimerait un sentiment de rejet. Ou encore, les jugements normatifs exprimeraient notre engagement envers certains principes ou certaines valeurs : « tuer c’est mal » serait un engagement à ne pas tuer, et une invitation à adopter la même norme.

On parle à ce propos de non-cognitivisme, et il en existe plusieurs versions (l’émotivisme, le prescriptivisme, l’expressivisme). Ce qu’elles ont en commun, c’est qu’elles nient que les jugements normatifs parlent vraiment du monde, elles nient que « bien » et « mal » soient des propriétés possédées par certaines choses, et donc elles nient qu’il y ait un sens à dire que les jugements normatifs sont vrais ou faux : répondre « c’est vrai » à quelqu’un qui nous dit « tu devrais travailler » serait un abus de langage (du moins si on comprend « vrai » en termes de correspondance au monde).

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L’avantage de ce type de position est que la différence entre normatif et descriptif est très claire. Une difficulté pour le réalisme moral est de comprendre pourquoi, si le bien est objectif, nous devrions être motivés à faire le bien. En effet, pour un réaliste moral, les jugements moraux s’apparentent sous tous rapports à de simples descriptions de faits. L’idée que certains faits seraient prescriptifs et non d’autres reste un peu mystérieuse. Avec le non-cognitivisme, on comprend immédiatement en quoi les jugements normatifs peuvent être motivants pour eux-mêmes : ils expriment précisément des motivations.

Là où ce type de position peut rencontrer des difficultés, c’est plutôt en philosophie du langage. Si les jugements moraux ne font qu’exprimer des sentiments, difficile de comprendre dans ce cas pourquoi ils donnent lieu à des débats sans fin, comment ils peuvent être utilisés dans des arguments logiques (à l’inverse de phrases comme « merci » sur lesquelles il serait difficile d’argumenter), etc.

Conclusion

Voilà les différentes façons de concevoir les jugements normatifs, en particulier moraux. Ceci dit, les normes ne se limitent pas forcément aux jugements moraux. Il existe aussi des jugements esthétiques par exemple. En philosophie des sciences, on parle fréquemment de normes et de valeurs « épistémiques », entendant par là quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la morale, mais plutôt de l’ordre de ce qui constitue la « bonne » connaissance, de « bonnes » méthodes, de « bonnes » théories. C’est le cas par exemple de normes de rationalité (les « bons » raisonnements). Il existe aussi des normes instrumentales, relatives à certains buts (la « bonne » manière d’utiliser un outil). Ainsi le domaine du normatif peut être étendu au-delà de la morale.

Mais il est aussi intéressant d’examiner si les normes morales, culturelles ou politiques peuvent avoir une influence sur la pratique des scientifiques, et si cette influence est forcément mauvaise, au sens où elle entrerait en conflit avec les normes épistémiques(par exemple en étant un obstacle à l’objectivité). Il est aussi intéressant d’examiner en quelle mesure les scientifiques et ingénieurs peuvent avoir une certaine responsabilité morale dans leurs recherches. J’espère aborder ces sujets prochainement.

vendredi 15 mars 2019

Une carte des corrélations entre positions philosophiques

Bourget et Chalmers ont réalisé il y a plusieurs années un sondage auprès de philosophes pour connaître leur position sur un ensemble de questions philosophiques, suivi d'un article analysant les résultats. Ce sondage permet non seulement de savoir quelles sont les positions dominantes en philosophie contemporaine, mais aussi de quelles manière elles sont corrélées, au sens où les philosophes qui acceptent l'une sont plus susceptibles d'accepter également l'autre.

J'ai réalisé à l'aide du logiciel Inkscape une infographie qui représente ces corrélations (ma carte a été relayée récemment par Daily Nous). La méthode que j'ai utilisé est la suivante : une ligne pleine entre deux positions indique que l'une d'elle est la plus corrélée à l'autre. Les secondes et troisièmes plus corrélées sont représentées par des lignes en pointillé. J'ai utilisé cette méthode (plutôt que de représenter les plus fortes corrélations toutes positions confondues) afin de m'assurer que toutes les positions soient présentes et reliées sur le graphe. La force des corrélations est représentée par l'épaisseur des lignes et le taux d'adhésion par la couleur des boîtes. Voici la carte (cliquer pour agrandir) :

On voit quelques "îlots philosophiques" se dégager sur le graphe : un îlot internaliste et un autre externaliste au centre (nous avions parlé d'externalisme sémantique ici), un en faveur de la connaissance a priori et un autre en sa défaveur sur les côtés gauche et droit (nous avions parlé de rationalisme et d'empirisme ici), en bas un îlot réaliste moral, un îlot réaliste scientifique, et en haut un îlot qui regroupe anti-réalisme moral et scientifique (voir l'article sur le réalisme), enfin sur les coins opposés un îlot physicaliste et un autre anti-physicaliste (voir l'article sur la philosophie de l'esprit).

Si l'on tient compte des secondes et troisièmes corrélations, on peut penser que le réalisme en général a plus d'affinité avec les positions externaliste et rationaliste, cette dernière ayant pour sa part des affinités avec l'anti-physicalisme, et inversement pour les positions opposées. Se dessine en quelque sorte une région plutôt métaphysique et une autre plutôt sceptique. À mon sens ce graphe est intéressant parce qu'il permet de visualiser les grands clivages philosophiques, et ce qui fait que les débats se poursuivent encore aujourd'hui.

dimanche 7 octobre 2018

Empirisme et réalisme scientifique : résumé de thèse

Pour ceux d'entre vous qui :
  • s'intéressent à la question du réalisme scientifique (les théories scientifiques sont-elles vraies, ou seulement utiles ?), à l'empirisme (nos connaissances sont uniquement justifiées par l'observation/l'expérience) et à la tension entre les deux
  • veulent savoir à quoi peut ressembler une thèse en philosophie de sciences aujourd'hui

Julien Lecomte me fait l'honneur de publier sur son site PhiloMedia un résumé très abordable de ma thèse de doctorat, rédigé par mes soins (et édité par les siens). Une bonne partie du résumé introduit le débat entre réalisme et empirisme. En fin d'article, la question de l'utilité de la philosophie (et de ce type de thèse) est évoquée.

C'est par ici !

jeudi 30 août 2018

La philosophie de l'esprit

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Prenons, d’un côté, une description scientifique du monde : on y trouve des particules, des molécules, des cellules vivantes, des processus physiques ou biologiques, dont on pense qu'ils peuvent expliquer la plupart des phénomènes observables dans la nature. On peut qualifier ce type de description de description « à la troisième personne », c’est-à-dire qu’elles ne dépendent pas d’un point de vue particulier sur le monde : admettons que c'est une description objective de ce qu'il y a dans le monde. Et prenons, de l’autre côté, notre expérience « à la première personne » : nos sensations visuelles, auditives, nos émotions, nos pensées et représentations, nos intentions et nos désirs. Ces choses là sont subjectives, relatives à un point de vue particulier sur le monde : le nôtre.

Est-il possible de réconcilier ces deux mondes, ou, plutôt, ces deux points de vue sur le monde, d’en rendre compte de manière unifiée ? Est-il possible d’expliquer la conscience et l’intentionnalité sur la base d’une description « à la troisième personne », comme d'un ensemble de particules, de neurones peut-être, ou bien ce type de description est-il nécessairement incomplet ? Comment ces deux types de descriptions sont-ils liés : quelle est la place de la conscience dans la nature ?

C’est là le type de question que se pose la philosophie de l’esprit. Il serait possible d’y consacrer un blog entier (je conseille d’ailleurs à ce sujet l'excellent blog de François Loth) mais je vais en proposer dans cet article une brève introduction qui permettra de saisir l’état du débat contemporain. Commençons par présenter les problèmes que pose la conscience, avant d'en détailler quelques solutions possibles.